— Du courage, petits frères ! la pause est proche… Trinh, le manche de ton burin est fendu : demandes-en un autre à ton sergent… Raccourcis-moi ces paillotes, Nam ; donne encore un coup de masse sur la tête de cette cheville, Tam : tu vois bien qu’elle n’est enfoncée qu’à moitié… Déplacez-moi ce rail, vous autres : il menace de glisser dans la rizière.

Les ténèbres envahissaient le chantier, et la voix chère et les bruits familiers faisaient silence. Hiên se levait avec un soupir, le front douloureux, les jambes molles. Il se dirigeait vers la maison de son maître, ruminant des espérances insensées :

— L’Aïeul est peut-être revenu ! je vais le trouver fumant sa pipe sous sa véranda ou assis devant son bureau. Alors je me tiendrai debout derrière lui et je l’éventerai comme autrefois. Et, lorsque ses yeux se lèveront vers moi, je me mettrai à genoux près de lui, j’appuierai ma figure sur ses mains et je pleurerai, je pleurerai, et lui me parlera doucement…

Il se faufilait dans la brousse ; les aiguilles des cactus ensanglantaient ses talons ; les branches des euphorbes accrochaient les manches de son veston, fouettaient ses joues. Hélas ! nul rai de lumière ne filtrait sous les persiennes fermées. Contre la balustrade la chaise longue de rotin pourrissait. Hiên rôdait, désolé, sous la véranda, et les chambres vides lui renvoyaient à travers les portes closes le bruit de ses pas. Des ailes de chauves-souris le frôlaient avec des plaintes aiguës. Sous l’appentis de Bèp-Thoï, les araignées tissaient leurs toiles… L’Aïeul n’était point revenu.

Alors Hiên rentrait au camp à travers les ténèbres, indifférent aux flammes errantes des lucioles. Il se jetait sur sa natte, la tête enfouie sous les bras.

— Pourquoi n’es-tu pas venu dîner aujourd’hui ? demandait le brave Nho, remué par la peine profonde de son ami. Réponds ! voyons !… Tu es encore allé chez l’Aïeul, hein ?… Et il t’a parlé, hein ?…

Et Nho, apitoyé, ajoutait :

— Il reviendra, frère aîné, il reviendra !… Ne désespère pas ! Pleure, mon vieux, si tu as envie de pleurer : les larmes te soulageront… Moi aussi, j’ai du chagrin : il y a des jours où les larmes m’étouffent ; mais je sais que tout cela finira et je patiente… Je mange à ma faim, je bois à ma soif : il n’y a rien de tel que d’avoir le ventre plein pour résister au chagrin… Je t’ai gardé quelques gâteaux et du riz : mange, frère aîné.

— Laisse-moi, laisse-moi tranquille ! suppliait Hiên d’une voix si lasse et si effroyablement navrée que son camarade n’insistait plus.

Et Nho se couchait, à son tour, murmurant rageusement :