— Aie pitié de moi ; sois douce ! répète à voix basse le triste Hiên.
— Laisse-moi tranquille !
Elle s’est détournée de lui pour contempler, avec des yeux de convoitise, des congaï qui font leur entrée dans la halle. Les rais de soleil, où dansent follement des poussières brillantes, plaquent les tuniques raides de reflets brusques, noyés dans l’ombre et rallumés aussitôt ; les mouchoirs de crépon rose noués sous les mentons poudrés chatoient ; les colliers de grains d’or étagent sur les poitrines menues, habillées de velours mauve, lilas et grenat, leur triple rangée d’étincelles ; les diamants, les rubis, les émeraudes des bagues, des bracelets montant jusqu’aux coudes s’embrasent de courtes lueurs multicolores. Et l’envie ronge le cœur de Maÿ. Pour acquérir ces richesses, il a suffi à ces filles de se vendre à des Français : qu’importe le mépris de l’opinion publique, lorsque l’admiration et le dépit l’accompagnent ? A côté des courtisanes cheminent des femmes de tirailleurs ; visages noircis par la sueur, seins affaissés sous les vestes de coton décoloré, dos courbés sous le poids des paniers ; ni bagues, ni bracelets, ni boucles d’oreilles, ni mules brodées de paillettes… Voilà ce qui attend Maÿ, si elle épouse le simple et pauvre guerrier qui lui parle avec des sanglots dans la gorge :
— Pourquoi es-tu indifférente ? Pourquoi n’as-tu pour moi que des regards mauvais ? Que t’ai-je fait ? Si tu ne peux me donner ton amour, fais-moi l’aumône au moins du sourire que tu adresses aux inconnus dans la rue !… Ah ! si l’Aïeul était là !…
Hiên ferme les yeux, se rappelle d’autres marchés qu’illuminait la présence de l’Aïeul. Les marchandes, vieilles et jeunes, le saluaient avec des cris de joie ; il leur parlait, écoutait leurs confidences interminables, leur donnait des conseils pratiques qui provoquaient les rires inextinguibles de ces dames. Il plaisantait avec elles.
— Ah ! si j’avais vingt ans, soupirait une fruitière édentée et ridée, je ne voudrais point d’autre mari que toi, Aïeul à deux galons !
— Et moi, bonne mère, si j’avais ton âge, je voudrais me souvenir que nous avons été jeunes ensemble et que nous avons dormi sur la même natte !
Les garçonnets qui jouaient dans les ruisseaux accouraient lui prendre la main ou se pendre aux pans de son dolman où leurs doigts s’imprimaient en rouge. Il finissait par s’échouer dans la boutique d’un restaurateur et grignotait des gâteaux chinois en buvant du thé ; il conviait Hiên et Maÿ à s’asseoir à ses côtés et le visage de la fillette s’illuminait ; elle devenait aimable et gaie, et son rire sonnait à chaque mot.
Hiên étouffe un soupir et considère sa fiancée silencieuse et impénétrable. Il voit le front bombé, lisse et blanc, les sourcils tendres et légers, relevés vers les tempes, les paupières abaissées à demi, les cils immobiles voilant les yeux cruels, le nez imperceptible aux narines retroussées, les lèvres charnues et rougies par le bétel. Un désir insensé et brutal lui étreint le cœur, de saisir cet animal sournois et indéchiffrable, de l’emporter loin de cette humanité compliquée, loin de ces femmes trop parées, loin de ces hommes aux regards effrontés, d’emporter son aimée vers la forêt, où elle et lui seront seuls. Un mal nouveau brûle ses veines et trouble son cerveau : la jalousie, la jalousie qu’il ignorait et qui le fait souffrir tout de suite atrocement.
Là-bas, dans l’église de pisé où tintent les cloches et ronflent les gongs, la messe vient de finir. Le marché se remplit de Français : officiers d’artillerie descendus de leurs villas qui s’accrochent aux pentes de la montagne dans le feuillage nuageux des bambous ; pilotes massifs, tanguant et roulant, parlant très haut ; troupiers étiques dont les figures minces et trop blanches disparaissent sous les casques trop larges enfoncés jusqu’aux épaules, braves gens peu soucieux de coquetterie dans leurs amples tuniques de toile grise ; femmes coiffées de casques de liège qu’habillent des dentelles et qui sont trop pareils à des abat-jour ; robes flottantes de crépon, souliers découverts et bas à flèches d’or, teints fadasses criblés de taches de rousseur ; garçonnets arrogants et pâlots, contemplant avec des yeux effarés les gamins annamites vêtus d’une ficelle ; sous-officiers pommadés et parfumés frisant des moustaches avantageuses ; fonctionnaires de la douane et de l’administration, empesés et solennels.