Entre tous ses congénères, un jeune mulâtre de la Guadeloupe, vague comptable du Sanatorium, se distingue par la hauteur de ses faux cols, le miroitement de son plastron garni de faux brillants, le pli impeccable de son pantalon et la pomme d’or de sa canne.
Maÿ tressaille à son approche. Débarqué fraîchement au Cap-Saint-Jacques, le mulâtre a été sensible au charme et aux œillades de la petite personne ; il l’a rencontrée deux ou trois fois sur l’appontement, l’a complimentée en annamite sur son collier, cadeau de l’Aïeul, sur la couleur de ses yeux. Elle a rougi et a paru froissée ; mais, tout au fond de son cœur de petite femme, elle a tressailli d’aise. Dès la deuxième entrevue, il lui a offert de lui faire visiter sa demeure, lui promettant de lui donner un mouchoir brodé de fleurs ; elle n’a rien répondu et s’est détournée avec une majesté de reine offensée ; mais l’offre n’a pas été oubliée : le mouchoir à bordure fleurie hante les rêves de Maÿ, qui se promet d’aller voir le « nègre ». Quant au gentleman de la Pointe-à-Pitre, qu’une épaisse couche de fatuité cuirasse contre le doute, il se persuade bonnement que son physique de commis-voyageur et son langage zézayant ont produit sur la petite Vénus jaune l’irrésistible effet auquel l’ont accoutumé les mulâtresses.
Hiên a surpris la rougeur de Maÿ, le clignement d’yeux complice du jeune homme olivâtre. Il pâlit ; la tête lui fait mal et ses yeux voient trouble ; il est las soudain comme s’il avait couru pendant des heures, et il a envie de pleurer. Deux fois l’ennemi l’a frôlé, sans le voir, préoccupé seulement d’attirer sur son veston immaculé les regards de Maÿ. Il finit cependant par apercevoir le tirailleur, et, comme la bravoure n’est point sa vertu première, il bat précipitamment en retraite et disparaît.
— Rentrons à la maison, décrète la fillette.
— Oui ! oui ! rentrons ! Je suis fatigué de tout ce tapage, de ces gens qui vont et qui viennent.
— Que tu es bizarre, mon pauvre Hiên ! C’est toi qui m’as demandé de t’accompagner au marché, et te voilà maintenant impatient de partir !
— J’en ai assez de voir ces hommes te sourire et de te voir répondre à leurs sourires par des sourires !
— Serais-tu jaloux, par hasard ?
— Je ne sais pas ; je souffre ! J’ai vu tout à l’heure le jeune noir te saluer et j’ai senti mes yeux se voiler, et trembler mes mains… Où as-tu connu cet étranger ?
— Je ne le connais pas. Je commence à croire que tu deviens réellement stupide. Personne ne m’a saluée au marché.