— J’ai cru voir…
— Tu t’es trompé !
— Je me suis trompé, sans doute ! concède l’humble amoureux. Pardonne-moi, sœur aînée : je t’aime et je suis inquiet ; je me figure être entouré de gens qui menacent mon bonheur, qui cherchent à t’entraîner loin de moi. Pardonne-moi ! Vois-tu, ma tête est faible : je suis prompt à m’épouvanter et à dire des sottises. Je ne serai plus jaloux !
Hiên a formulé à voix trop haute sa promesse. Un lépreux écroulé contre la haie, entre les fleurs lilas et les feuilles anémiques des euphorbes, interrompt sa mélopée pour ricaner :
— Tu en parles à ton aise, mon jeune ami ! On guérit plus vite de la lèpre que de la jalousie… Tu es jeune, mon garçon, tu es jeune !
Ses lèvres pourries découvrent les gencives blanches qu’entrechoque le rire.
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* *
La parole du lépreux se vérifia : la promesse de Hiên n’était qu’une vantardise d’amoureux novice. La jalousie s’installa dans son cœur et dans son cerveau, et sa vie, dont l’amour devait faire un paradis terrestre, fut un enfer. Pietro et Maÿ, sans se concerter, se partagèrent la tâche de torturer cette âme simple, l’un par la terreur, l’autre par le doute.
Les rares instants de répit que l’adjudant accordait au tirailleur, celui-ci les employait à suivre Maÿ par la pensée, à se répéter : « Que fait-elle en ce moment ?… » Il s’imaginait la voir, profitant des heures de liberté absolue que lui procuraient les exercices, endosser en hâte sa tunique de crépon, boucler à son cou son collier, et, trompant la surveillance de Thi-Baÿ, courir vers le Sanatorium où l’attendait le traître au teint de citron.
Il la voyait, souriant et balançant gracieusement les bras, cheminer sous les frangipaniers de l’avenue, franchir le portail de briques où grimaçaient des monstres de terre émaillée. Il la voyait apparaître, blanche et dorée, hors de la tunique dégrafée. Il gémissait sourdement et ses mains frissonnaient, secouées par le vent de la folie renaissante.