Les chantiers du camp nouveau alignèrent au-dessus des talus envahis par l’herbe leurs charpentes inachevées, rongées par les termites, et leurs murs de torchis jaunissant. La clarté blême du petit jour aggravait la tristesse du terre-plein désert où gisaient dans le sable les bennes rouges des wagonnets, pareilles aux tronçons d’une coque échouée.
Les tirailleurs détournèrent la tête : trop de souvenirs habitaient ces cases vides et ces hangars croulants. Hiên tâcha de fermer les yeux : trop longtemps il avait poursuivi en vain l’ombre de l’Aïeul à travers le camp abandonné ; dans son cœur las, abreuvé de trop de chagrins, il n’y avait plus de place pour l’espoir ; l’absent tardait trop à revenir… Invinciblement, sa marche se ralentissait ; ses jambes semblaient le river au sol…
— Avance, Hiên, avance : l’adjudant te regarde, dit son compagnon en le prenant par le bras.
Le sabre court sonnait sur les pavés ; le désespéré fit un effort pour s’arracher à la torpeur qui le gagnait et trotta lourdement, comme un âne trop chargé.
La compagnie pénétra dans la forêt ; les sections se dispersèrent. Hiên et Nho suivirent une patrouille que le sergent Cang guida. Derrière les hautes fougères, le tyran disparut.
Hiên écouta craquer les branches tombées que brisaient les pieds nus ; d’autres patrouilles, filant par des sentiers voisins, semblaient des hardes de sangliers froissant les feuilles mortes. De la brousse touffue montait le parfum iodé de l’humus séculaire et inviolé, l’âcre odeur des bruyères teintées de rose, le relent fauve de l’eau croupie. Sur la terre grasse, que les pluies avaient ravagée, se tordaient les racines brunes, pareilles à des pythons monstrueux.
La patrouille fit halte dans une clairière, au bord d’une mare obscure ; des arbres géants étendaient sur elle le dais de leurs branches enchevêtrées : banyans aux troncs enrubannés de lianes, tecks élancés et droits aux feuilles de carton terne, gommiers balafrés de coupures béantes qui distillaient la sève sirupeuse et blanche. Dans la boue piétinée par les chevreuils pointaient les tiges vert tendre des herbes naissantes.
Hiên huma l’odeur de la forêt, et son cœur déborda. Toutes ses peines vinrent à lui à la fois, au rappel des parfums familiers : l’exil, les tortures de l’initiation, les brèves minutes de joies évanouies, les épouvantes de chaque instant, les coups meurtrissant sa face douloureuse, et l’amour malheureux, et l’atroce jalousie… Il arracha de son épaule la bretelle du mousqueton, jeta l’arme loin de lui et s’abattit dans le gazon trempé de rosée, la figure entre les mains. Il pleura, avec des hoquets et des râles qui retentissaient dans la clairière endormie.
— Quelle misère ! gronda Nho. Et l’Aïeul qui ne revient pas !… Aïeul à deux galons, pourquoi nous as-tu abandonnés ?…
Il s’exaspérait, hurlait à son tour.