— Tais-toi, dit le sergent Cang. Ne trouble pas le malheureux qui crie sa peine aux esprits de la forêt… Laisse-le pleurer en paix !…

Ils s’assirent sur une souche, écoutèrent en silence la déchirante lamentation qui tantôt retentissait, vibrante et sinistre, sous la voûte des banyans, et tantôt s’apaisait, basse et douce comme une plainte d’enfant. Nho se rapprocha de Cang :

— Maître sergent, dit-il, maître sergent, il faut écrire à l’Aïeul : il faut que l’Aïeul sache et qu’il revienne… Écris à l’Aïeul !…

Cang hocha la tête :

— Que lui dirai-je ?

— Tu lui diras que nous souffrons…

— C’est vrai, nous souffrons… Mais faudra-t-il lui dire que nous souffrons par la faute d’un Français ?… Pourra-t-il croire, lui qui est juste, lui qui est bon, à l’injustice et à la méchanceté ? Ne me parlera-t-il pas ainsi : « Cang, tu es un mauvais sous-officier ; tu manques à ton devoir : tu dénonces ton chef parce qu’il est sévère et sans indulgence. Tu portes contre lui de terribles accusations, parce que tu ne l’aimes point… Je sais, je sais que tes compatriotes ont ainsi dénoncé faussement des gradés parce que ceux-ci ne leur plaisaient pas. Cang, tu mens !… »

— L’Aïeul ne croira pas que le vieux Cang puisse mentir !

— Il me dira : « Réfléchis bien ! Tu prétends que l’adjudant vous insulte, qu’il lève son bâton sur vous. Songe que, s’il a commis cette faute grave, les mandarins à cinq galons s’indigneront contre lui, le châtieront : car de telles actions sont contraires aux lois françaises et aux règlements, et les chefs puniront sévèrement l’homme coupable d’avoir manqué aux lois et aux règlements. Les chefs haïssent la brutalité ; mais le mensonge les écœure, et, si tu as menti, si tu as calomnié ton supérieur… »

— L’Aïeul saura distinguer la vérité !