— C’est lui, dit Cang, c’est mon maître !

Alors il fit aux sampaniers consternés le récit des souffrances endurées par leurs frères militaires ; il dit les humiliations et les outrages quotidiens, et la folie de Hiên, et l’appel unanime des opprimés à la justice de l’absent…

— Écris-lui, conseilla le vieux chef, fais écrire à ton maître, ce soir, par l’écrivain public qui se tient au marché, une lettre qu’une de nos jonques portera. Celui-là, qui a vu l’Aïeul, sera chargé de lui remettre ta plainte et lui répétera tes paroles…

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— Relis maintenant ! dit Cang.

L’écrivain public assura sur ses oreilles les tiges de ses besicles, prit la feuille à deux mains, l’approcha de la mèche charbonneuse du quinquet, et lut :

« Reviens, Aïeul à deux galons. Tu as déjà trop tardé. Après ton départ, le joug a été replacé sur nos cous, plus lourd encore parce que le bouvier avait des rancunes à satisfaire… Le sous-lieutenant est bon, mais il ne voit rien et nous n’osons nous plaindre à lui, car Pietro l’a persuadé que la race annamite était fourbe et dissimulée et que nous étions méchants entre les méchants.

» Et l’adjudant est maintenant le maître incontesté. S’il se fût contenté, comme autrefois, de distribuer des jours de consigne, des injures et des coups de pied, nous eussions retrouvé, pour endurer le supplice, notre résignation d’autrefois ; on eût courbé l’échine et invoqué ton nom en silence… Mais il a fait pire : se souvenant que tu avais tiré une première fois Hiên de ses griffes, il s’est acharné contre ton protégé. Du réveil à l’extinction des feux, il se complaît à le torturer, à l’abrutir, à l’épouvanter, de sorte que l’être simple est en train de retourner à ses ténèbres : peut-être reviendras-tu trop tard pour lui rendre une deuxième fois la lumière.

» Pardonne à ton vieux serviteur d’avoir osé t’écrire ces choses… Je sais que cela n’est point conforme à la discipline ; mais n’est-il pas permis au soldat qui a servi fidèlement pendant des années d’élever sa voix en faveur de ses frères d’armes malheureux ?

» J’ai trente ans de services, Aïeul : pendant trente ans, des officiers français et des sous-officiers français m’ont commandé ; les uns étaient affables et doux comme toi ; d’autres étaient rigides et inaccessibles, mais tous étaient justes, et j’obéissais, et tous les tirailleurs annamites obéissaient avec joie… Celui dont je te parle est injuste et cruel, et jamais je n’avais rencontré son pareil.