Dans un chapitre manuscrit ajouté à l'exemplaire de la Pratique du Théatre que possède la Bibliothèque nationale, l'abbé d'Aubignac dit ce qui suit: «Depuis peu d'années, Barreau mit sur le théatre de l'Hostel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et Corneille ceux de Polyeucte et de Theodore» (Voy. Marty-Laveaux, t. IIIe, p. 467); Baro lui-même s'exprime ainsi dans la préface de Saint-Eustache: «Cher lecteur, je ne te donne pas ce poëme comme une piece de théatre, où toutes les regles seroient observées, le sujet ne s'y pouvant accommoder: c'est sans doute que je n'y aurois point travaillé, si je n'y avois été forcé par une autorité souveraine; la mesme obéissance qui me le fit composer, me le fait mettre en lumiere, apres m'en estre défendu depuis dix ans: et j'ay cru enfin que je devois ceste justice au sieur des Fontaines, qui a fait imprimer le sien sans se nommer [des Fontaines avait publié, en 1643, un nouveau Martyre de saint Eustache], de ne souffrir que son nom et le mien fussent confondus dans un mesme ouvrage.»
Corneille, dominé par des idées pieuses, crut pouvoir suivre l'exemple donné par Baro. Il mit Polyeucte sur la scène, malgré l'accueil assez froid que la pièce avait reçu à l'hôtel de Rambouillet. S'il faut en croire Voltaire, ce serait un prélat, Godeau, évêque de Grasse, qui aurait été le plus opposé à l'introduction des sujets chrétiens sur la scène.
On admet généralement que Polyeucte fut représenté à la fin de l'année 1640. M. Marty-Laveaux lui-même adopte cette opinion dans la notice qu'il a mise en tête de la tragédie (t. IIIe, p. 468); mais il s'est aperçu plus tard, en reproduisant une lettre latine adressée à Corneille par le conseiller Claude Sarrau (t. Xe, pp. 438 sq.), que la représentation ne pouvait être antérieure à l'année 1643. Dans cette lettre, datée de la veille des ides de décembre (12 décembre) 1642, Sarrau parle des trois grandes pièces déjà composées par Corneille et de la quatrième qu'il prépare: «Ut valeas tu cum tuis Musis scire imprimis desidero, et utrum tribus eximiis et divinis tuis dramatis quartum adjungere mediteris... Inaudivi nescio quid de aliquo tuo poemate sacro, quod an affectum ac perfectum sit, quæso, rescribe.» Comme cette lettre contient une allusion à la mort de Richelieu, arrivée le 4 décembre 1642, on ne peut supposer que la date en ait été altérée. On doit donc placer la représentation de Polyeucte en 1643, et reculer en conséquence celle des pièces suivantes.
Le succès de Polyeucte fut éclatant et rappela celui du Cid. Les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne, qui le représentèrent, y gagnèrent autant d'argent qu'à aucune tragédie profane.
On peut affirmer que Corneille n'emprunta rien à Baro; il n'emprunta rien non plus au Saül ni à l'Esther de Du Ryer (1642 et 1644), pièces qui avaient sans doute aussi précédé Polyeucte. Si le sujet de ces tragédies est tiré de la Bible, ce ne sont pourtant pas des pièces chrétiennes.
On ne sait rien de positif sur les acteurs qui jouèrent Polyeucte à l'origine. M. Lefèvre indique, dans son édition, une distribution de fantaisie, dont il se garde bien de faire connaître la source. Le Journal (manuscrit) du Théatre François, qui appartenait autrefois à M. Beffara et qui est conservé maintenant à la Bibliothèque nationale, indique comme la distribution primitive celle que nous fournit le Manuscrit du Dauphin (voy. ci-dessus, no [9]). Voici, d'après ce manuscrit, la liste des acteurs qui jouaient Polyeucte au commencement de l'année 1685:
DAMOISELLES. | |
| Pauline: | le Comte |
| Stratonice: | Guiot |
HOMMES. | |
| Polyeucte: | La Tuillerie |
| Severe: | Baron |
| Felix: | Chanmeslé |
| Nearque: | la Torilliere |
| Fabian: | Hubert |
| Albin: | Guerin |
| Cleon: | Beauval |
Le rôle de Pauline a rarement trouvé de dignes interprètes. Tandis que les moindres élèves du Conservatoire ont cru pouvoir se charger avec succès du rôle de Camille, dans Horace, des tragédiennes comme Mlle Clairon ont regardé le rôle de Pauline comme étant au-dessus de leurs forces. (Mémoires de Mlle Clairon, nouvelle édition; Paris, Ponthieu, 1822, in-8, pp. 315-318.)
Les deux comédiennes à qui la tragédie de Polyeucte a valu le plus beau triomphe, ont été Adrienne Lecouvreur, qui, en 1705, âgée d'environ quinze ans, prit part à une représentation de cette pièce, organisée par quelques jeunes gens, et Rachel, qui joua le rôle de Pauline pour la première fois le 22 décembre 1840, juste deux cents ans après la première représentation.
Adrienne «avait emprunté un habit de la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le Théatre-François.» (Lettre à Mylord *** sur Baron et Mlle Lecouvreur [par d'Allainval], 1730, in-12, pp. 23-25.)