«Je citerai, parmi les passages où Corneille s'écarte du ton de la tragédie, les réponses d'Euphorbe à Maxime (act. IIIe, scène Ire), et celle de Maxime à Cinna, dont la tournure est absolument celle de la comédie; les vers suivants, par exemple:

C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.

L'artifice pourtant vous y peut être utile;

Il en faut trouver un qui la puisse abuser;

Et du reste le temps en pourra disposer....

Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles,

Que pour les surmonter il faudrait des miracles;

J'espère toutefois qu'à force d'y rêver, etc.

sont de la comédie toute pure.» «Après avoir dit quelques mots du mérite de la pièce de Corneille, Bilderdijk continue ainsi:

«Lorsque Voltaire attaqua le monologue d'Émilie qui commence la pièce, le qualifia de long et d'inutile, et ne l'attribua qu'à la complaisance du poëte envers les acteurs désireux de briller dans un long discours, il trouva de nombreux échos. Il n'a pas tout à fait tort peut-étre dans les raisons qu'il avance, mais il oublie ce que la tragédie était du temps de Corneille; il oublie que c'est grâce à lui, et grâce à Racine après lui, que la déclamation d'apparat du théâtre latin fit place à des expressions partant du cœur et à un goût se modelant sur celui des Grecs. En condamnant les monologues, Voltaire oublie que la tragédie ne doit pas uniquement représenter l'action qui en forme le nœud, mais aussi les ressorts dont elle résulte, et pour ainsi dire sa conception dans le cœur humain. Les personnages ne doivent pas seulement agir et parler, mais sentir, penser et souffrir; et quelquefois le spectateur, pour trouver dans la pièce des enseignements et une nourriture pour son cœur, doit apprendre à connaître celui qui paraît en scène, non par un dialogue, où malgré toute la confiance qu'il accorde à son interlocuteur, quelque réticence est nécessaire ou probable, mais tel qu'il parle lorsqu'il se montre comme il est, lorsqu'il préfère lire dans son propre cœur. Pour faire voir que le monologue d'Émilie est loin d'être inutile, il suffit de remarquer qu'aussitôt qu'on le supprime, la conversation d'Émilie avec sa confidente paraît sous un tout autre jour, et que son caractère prend quelque chose d'odieux, ce qui n'a pas lieu lorsque son monologue nous a appris à connaître ses vrais sentiments. C'est ce monologue qui nous montre, qu'en suivant l'impulsion de ce qu'elle croit son devoir, elle agit en dépit d'elle-même; que lorsqu'elle donne à Flavie des réponses aussi positives, aussi acerbes, aussi peu conformes à son sexe, elle a refoulé dans son cœur tout sentiment plus doux: c'est ce monologue qui nous prépare à entendre avec indulgence ce qui, sans cela, exciterait chez nous la répugnance et l'indignation. On aime à voir un esprit altier chez une princesse que son âge, sa position et une longue habitude de la domination ont élevée au-dessus de son sexe, et chez laquelle le doute timide d'une jeune fille serait déplacé; mais le front virginal qui ne rougit pas, le jeune cœur qui ne tremble pas à l'idée d'un assassinat, la jeune fille qui ne doit pas mille fois s'enhardir et se cuirasser avant de se résoudre et de soutenir sa résolution même contre la plus légère objection, nous fait horreur. Il serait même à désirer que l'hésitation d'Émilie n'eût pas été attribuée uniquement aux craintes qu'elle ressent pour son amant, et qu'une secrète reconnaissance pour les bienfaits d'Auguste, même quelque aversion pour l'action elle-même qu'elle contemple, y eussent quelque part. Mais le génie de Corneille se plaisait à créer des caractères audacieux et gigantesques, et il faut bien entrer dans le monde où il vit quand on veut sentir ses beautés.