— Il est notre ami. Cette explication me suffit, inutile d'en chercher une autre…
— Un ami dévoué en effet, une belle âme. Vous avez raison de vous fier à lui, les yeux fermés. Pauvre Adrien! Tenez, ouvrez-les un moment, vos yeux, pour lire ces lignes. Vous les refermerez après, si vous voulez.
Claire avait tiré le billet du vicomte de sa poche, elle le donnait à M. de Favaron.
— Ma première pensée, dit-elle, avait été de le déchirer sans le lire. Et je ne l'ai pas lu en effet ; mais je ne l'ai pas déchiré non plus. Le voilà intact, tel que votre fidèle ami me le fit passer hier en voiture…
Adrien rompit le cachet, dévora les lignes accusatrices… Un peu démonté d'abord, il se rassurait bientôt, rendait le papier à Claire.
— Une frime, cette déclaration, dit-il ; c'était concerté entre nous, une façon de vous ramener, de vous arracher à une mauvaise influence…
— Et les pressions de mains, et les baisers qu'on a essayé de me prendre, c'était aussi dans le programme? Tenez, vous me faites pitié, mon pauvre ami! Je suis bien bonne de vous écouter, de discuter avec vous. Quand on est incapable de se conduire, on n'a pas la prétention de gouverner les autres. Je vous ai laissé aller jusqu'au bout cette fois, parce que j'étais curieuse de voir où arriverait votre aveuglement. En voilà assez maintenant. Je n'avais jamais eu beaucoup d'illusions sur vous, au moins pensais-je que nous pourrions vivre en bons camarades. Et voilà qu'avant d'être mon mari, vous voudriez être mon maître! Vous me livrez sottement aux entreprises d'un vieux fat qui me compromet, qui essaie de me perdre, et quand je me réfugie dans l'amitié d'un brave garçon, quand je cherche mon salut dans la piété, vous vous mettez en travers, vous me soupçonnez, vous m'accusez presque de mal faire. Vous m'avez offensée cruellement ; je sens que je ne vous pardonnerai jamais. Tout est fini entre nous, je vous rends votre parole et je reprends la mienne… Adieu, Monsieur de Favaron!
Claire, en même temps, avait pris la rampe de l'escalier qui conduisait à sa chambre. Avant qu'Adrien fût revenu de sa surprise, elle s'était réfugiée chez elle, avait fermé sa porte à double tour. Adrien l'implorait à travers la serrure :
— Claire? voyons, ce n'est pas possible. Vous ne pouvez pas me quitter comme ça. J'ai eu tort, je l'avoue ; on m'avait monté la tête. Pardonnez-moi. Je lâche Viraben, vous me sacrifiez l'abbé Gilbert. Et tout est dit, tout est oublié.
La cloche du déjeuner sonnait, appelait la famille à la salle à manger. Des portes s'ouvraient dans le corridor ; Madame Mériel, Bernard sortaient, s'informaient auprès d'Adrien du sujet de sa querelle avec Claire… Adrien expliquait à sa manière. Il s'était énervé à attendre sa fiancée, et alors…