-Tais-toi, dit le vieillard, dont la préoccupation n'était déjà plus la même; tais-toi; c'est l'heure où il va paraître.

—Qui cela mon père?

—Plus bas! plus bas! Il y a un Dieu même pour les interdits, vois-tu. Ils ont cru m'ôter la vue du soleil; mais il me visite malgré eux chaque jour.

—Que dites-vous?

—Regarde de ce côté, sous cette croisée: un rayon s'y glissera bientôt... Il ne brille qu'un instant, mais il revient tous les jours et je compte les heures en l'attendant. Grâce à lui je sais qu'il y a encore un soleil sur la terre. Mais surtout n'en dis rien à ta mère, Jeanne, n'en parle à personne; ils m'ôteraient mon rayon.

—O mon père! dit la jeune fille attendrie, vous souffrez donc bien de votre captivité!

—Si je souffre! ah! tu ne sais pas ce que c'est que cette nuit et ce silence éternels! Il y a des instants où je doute de ma vie et où ce lit me paraît un cercueil. Oter ses habitudes à un vieillard, vois-tu, c'est comme si l'on voulait changer son cœur de place. Je me cherche moi-même au milieu de cette dévastation. Ils m'ont enlevé tout ce que mon œil connaissait, tout ce qui me rappelait quelque chose. En vidant cette chambre, ils ont vidé ma mémoire; je ne me souviens plus, je ne désire plus, je cherche le monde autour de moi sans le trouver.

—Se peut-il, ô mon Dieu!

—Oh! si je pouvais sortir, reprit le vieillard d'un ton plaintif; une heure... une minute!... Jeanne, ne peux-tu me délivrer sans qu'ils le sachent? Le temps seulement de voir le ciel, d'entendre les oiseaux, de sentir un peu d'air dans mes cheveux. Jeanne, faudra-t-il donc mourir au fond de ce sépulcre?

Il avait les mains jointes et sanglotait comme un enfant. La jeune fille éperdue se jeta dans ses bras.