—Tout le monde a signé, maître Durocher, dit la marquise vivement.
Et pendant que le notaire réunissait les actes elle saisit la main de Jeanne, et, la forçant à s'asseoir:
Remettez-vous, madame de Lanoy, dit-elle, votre mari vous regarde!
. . . . . . . . . . . .
Le marquis de Solange mourut peu après, et avec lui eût disparu le dernier intérêt que Jeanne conservait dans le monde, si elle ne fût devenue mère. La marquise et le comte, qui poursuivaient de concert leurs plans ambitieux troublaient rarement sa solitude; la jeune femme chercha dans ses nouveaux devoirs et dans la piété des consolations qu'elle eût en vain demandées ailleurs.
Cependant les événements ne tardèrent pas à déjouer tous les projets de madame de Solange. Il ne fut bientôt plus question pour la noblesse de conquérir une plus haute position, mais de conserver celle qu'elle occupait; la révolution commençait!
Le comte, qui avait renoncé aux idées philosophiques dès qu'il avait craint de les voir appliquer, fut un des premiers à invoquer l'appui de l'étranger pour arrêter le mouvement. Chargé par les princes d'une mission secrète, il partit pour l'Allemagne, laissant Jeanne avec la marquise que les déceptions avaient enfin vaincue, et dont les facultés affaiblies s'éteignaient chaque jour.
La jeune femme, au contraire, ne reçut aucune atteinte de ces agitations publiques auxquelles elle demeurait étrangère. Telle on l'avait vue quitter l'autel, après son mariage, belle, dévouée, douloureuse, telle on pouvait la voir encore. L'éternelle jeunesse de son âme avait passé sur ses traits: on eût dit[72] une fleur cueillie dans sa prémière fraîcheur et conservée, par quelque magique puissance, aussi suave et aussi pure.
Elle revenait un jour du quartier Saint-Marceau,[73] où l'avait appelée une de ces bonnes œuvres qu'elle accomplissait avec toutes les grâces du cœur; son carrosse allait traverser la place de l'Hôtel-de-Ville,[74] lorsqu'il fut subitement arrêté par une foule immense qui s'avançait en poussant des cris de triomphe; madame de Lanoy se pencha vers la glace et demanda au cocher ce qu'il y avait.
—C'est le peuple qui vient de prendre la Bastille,[75] madame, répondit le laquais tremblant.