Cet habillement avait, en effet, résolu la question d'utilité aussi complétement qu'on pouvait l'espérer. Il ne servait point seulement de costume, mais d'annonce, de prix-courant et de carnet à échéance.
A la ceinture du caleçon se voyaient imprimés les mots Omnivore et compagnie, suivis des renseignements commerciaux les plus détaillés sur la nature et l'excellence des produits fournis par leur fabrique. La jambe droite présentait un barême complet destiné à simplifier les plus longs calculs, et la jambe gauche un almanach de cabinet avec les heures de départ des paquebots et courriers. Des deux côtés apparaissaient, en guise de rubans, des nœuds de traites soldées, constatant à la fois l'étendue des affaires de la maison Omnivore et l'exactitude de ses payements. Enfin, une plume posée sur l'oreille prouvait que le digne fabricant venait d'être subitement arraché aux douceurs de la comptabilité en parties doubles.
Il conduisit d'abord Marthe et Maurice à travers d'immenses entrepôts, où se trouvaient entassés tous les débris arrachés par ses facteurs aux ruines du vieux monde: car telle était la spécialité à laquelle M. Omnivore devait sa fortune et son nom. Il exploitait les générations éteintes, comme on exploitait ailleurs les végétations carbonisées en houille, ou desséchées en tourbes combustibles. Sépultures antiques, débris de monuments, bronzes précieux, armes, médailles, statues, tout passait par ses mains; son entrepôt était le magasin de curiosités du monde; c'était là que venaient les collecteurs et les académiciens, race indestructible que la nouvelle civilisation n'avait pu faire disparaître.
Les deux époux rencontrèrent précisément un de ces derniers au moment où ils quittaient l'entrepôt. C'était le célèbre M. Atout, qui avait pour spécialité d'être universel. Il représentait à lui seul vingt-huit citoyens, c'est-à-dire qu'il touchait les rétributions de vingt-huit places; la liste de ses titres couvrait une page in-quarto, et il portait autant de croix qu'une mule espagnole de clochettes. M. Omnivore le présenta seulement comme secrétaire perpétuel de la société historique, professeur de littérature, président du conseil universitaire, directeur de toutes les écoles normales, et membre de quatorze mille sept cent trente-quatre comités.
M. Atout, qui venait d'apprendre la résurrection du couple français, le salua avec la dignité d'un homme affilié à trop d'académies pour que rien l'étonnât.
Après les premières politesses, il adressa à Maurice plusieurs questions destinées à prouver ses études historiques et littéraires. Il lui demanda s'il avait connu Charlemagne, madame de Pompadour et M. Paul de Kock, trois grandes figures appartenant à la troisième race des rois de France, et l'interrogea longuement sur le connétable de Louis XVIII, Napoléon Bonaparte, dont l'histoire avait été écrite par le révérend père Loriquet. Maurice, d'abord étourdi, allait essayer de répondre, mais M. Atout ne lui en laissa point le temps; il en vint, sans plus longues transitions, du passé au présent, et commença une leçon sur l'état de la terre en l'an trois mille.
Nos ressuscités l'écoutèrent avec d'autant plus d'attention qu'ils avaient tout à apprendre. Le professeur leur déclara qu'ils se trouvaient au centre même du monde civilisé, dont les différents peuples ne formaient plus qu'un État sous le nom de République des Intérêts-Unis. Le centre ou capitale de cette république se trouvait dans l'ancienne île de Bornéo, maintenant nommée Ile du Budget. Chaque peuple y envoyait un certain nombre de députés, et ceux-ci réglaient en commun les affaires générales. Quant au vieux monde, on y entretenait des colonies qui recevaient de la métropole la direction et les lumières.
La grande loi de la division de la main-d'œuvre avait été appliquée à la république elle-même. Chaque état formait une seule fabrique. Ainsi, il y avait un peuple pour les épingles, un autre pour le cirage anglais, un autre pour les moules de boutons. Chacun ne s'occupait, ne parlait, que de son article, ce qui contribuait médiocrement à l'étendue des idées et aux charmes de la société, mais profitait singulièrement à la fabrication. L'île du Budget, seule, réunissait toutes les variétés d'art et d'industrie; on y trouvait des spécimens de la civilisation entière, méthodiquement classés comme dans une trousse d'échantillons.
Maurice et Marthe déclarèrent aussitôt qu'ils voulaient aller à l'île du Budget, et l'académicien, qui s'y rendait, proposa de les conduire; mais Omnivore s'y opposa. Il soutint que les deux époux se trouvaient compris dans une partie de marchandises expédiées à sa maison, et qu'ils lui appartenaient aussi légitimement que les autres antiquités de son entrepôt. Il y eut d'assez longs débats. Enfin, M. Atout, qui tenait à présenter les ressuscités dans la capitale, et à se faire honneur de leur découverte, consentit à désintéresser le fabricant sur les fonds de la société historique.
Nos époux le suivirent, en conséquence, jusqu'aux bords de la baie qu'il fallait traverser.