Des batteries de mortiers-postes avaient été établies sur les deux rives pour le passage. Un conducteur ouvrit la plus grosse pièce par la culasse, et fit entrer nos trois voyageurs, qui s'assirent au milieu d'une bombe soigneusement rembourrée. Marthe ne put se défendre d'une certaine émotion en se trouvant placée, comme une gargousse, au fond d'un canon; mais l'académicien entreprit de lui expliquer les avantages de cette manière de passer les rivières. Il était encore au milieu de sa démonstration, lorsque la jeune femme entendit crier:
«Feu!»
Au même instant, elle se sentit emportée, et, traversant les airs avec la rapidité de la foudre, elle se retrouva sur l'autre rive, au milieu d'une vingtaine de bombes fumantes qui venaient également d'arriver.
M. Atout leur déclara alors qu'ils allaient continuer par l'une des routes souterraines qui traversaient l'île.
«Avant les progrès de la civilisation, dit-il, on construisait les chemins sur terre; mais ils devinrent insensiblement si nombreux, qu'ils envahirent presque toute la surface du globe. Le sol ne portait plus que des rails de fonte, et on s'aperçut qu'à force de multiplier les voies de transport, on touchait au moment de n'avoir plus rien à transporter. Ce fut alors que vint l'idée de tracer les routes, non sous le ciel, mais sous la terre, et l'expérience a prouvé la supériorité du nouveau système. Grâce à lui on ne perd que la vue! On peut voyager sans distractions, en dormant ou en pensant à ses affaires. Au lieu du soleil, tantôt éblouissant, tantôt obscurci, on a l'éclairage uniforme des lampes de voyage; plus de curieux qui vous regardent passer, plus d'appel de marchands, plus de bruit de ville; on voyage aussi tranquille qu'un ballot.»
Il montra ensuite à ses deux compagnons les routes souterraines, dont les ouvertures apparaissaient au penchant de la colline comme autant de gueules de fournaises. D'immenses pelles, mises en mouvement par les machines, y engouffraient sans cesse ou en retiraient des trains de wagons fumants. On entendait, au sein de la montagne, mille roulements, mêlés aux froissements du fer et aux sifflements de la flamme.
En s'enfonçant dans un de ces conduits sinistres, Marthe ne put retenir un cri, et chercha la main de Maurice. L'académicien, après l'avoir réprimandée assez aigrement, entreprit de lui démontrer que les chemins souterrains étaient non-seulement les plus commodes, mais les plus sûrs. Il lui énuméra pour cela le nombre de gens tués chaque année par les différents modes de locomotion; il y ajouta le nombre des estropiés, puis le nombre des blessés; il détailla l'espèce de blessures et leurs gravités; enfin il additionna le tout, fit une règle de proportion, et arriva à prouver que les routes souterraines ne faisaient par année que treize cents victimes et une fraction!
Cette démonstration changea l'inquiétude de Marthe en effroi.
M. Atout passa alors aux détails. Il fit observer à la jeune femme qu'elle se trouvait à l'abri de tons les menus accidents que l'on pouvait craindre sur les autres chemins. Elle n'était exposée ni aux courants d'air, ni aux coups de soleil, ni à la poussière, ni au vent, ni aux émanations marécageuses, ni aux impertinences des passants; elle n'était absolument exposée qu'à être tuée.
L'effroi de Marthe devint de l'épouvante.