—Pourquoi cela?

—Parce qu’elle me fait faire un retour involontaire sur moi-même. Je ne puis regarder l’activité de la foule sans penser que chacun de ces hommes accomplit sa tâche et remue son grain de poussière dans le monde, tandis que moi je passe oisif et inutile au milieu du travail universel. Alors je me sens pris d’une sorte de mépris pour l’existence inoccupée dans laquelle le hasard m’a jeté!

—N’en pouvez-vous donc sortir? toutes les carrières vous sont ouvertes.

—Sauf celles que m’interdit ma naissance! car chacun porte ici-bas son fardeau originel. Si le peuple reçoit pour héritage la misère et l’ignorance, la noblesse reçoit la folie et l’orgueil. N’ai-je pas ce qu’on appelle un nom à porter, c’est-à-dire l’obligation de ne suivre que certaines routes tracées? encore pour les parcourir faudrait-il une éducation, des habitudes qui ne m’ont point été données. Ceux qui ont fait de moi un homme ne m’ont appris que l’oisiveté; ils y ont mis leur sagesse et mon honneur. Inhabile à tout, grâce à leurs soins, je ne puis jamais prétendre à la joie d’élever pierre à pierre, comme tant d’autres, mon édifice de fortune.

Honorine regarda de Gausson avec une sorte d’étonnement inquiet.

—Mon Dieu! seriez-vous ambitieux? demanda-t-elle.

—Ambitieux de bonheur, répondit Marcel, en souriant.

—Et pour être heureux, il vous faut cet édifice de fortune que vous regrettez?

—Oui.

—Qu’en voulez-vous donc faire?