—Pourquoi y avoir renoncé, alors?
—Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J’y ai renoncé parce que, dans le pays, on me refusait de l’ouvrage en me disant que j’étais trop connu, et qu’ailleurs on ne voulait pas m’en donner, sous prétexte qu’on ne me connaissait pas.
—De sorte que tu t’es dégoûté d’en chercher?
—Je me suis dégoûté de mourir de faim.
—Preuve que tu n’étais pas né pour être honnête homme, mon petit. L’ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n’en a pas, serrer d’un cran la boucle de son pantalon; c’est un article de morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi, vois-tu, j’avais pas plus de douze ans quand j’ai compris la chose.
—Comment ça?
—J’avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une rosière. Mon père, qui était employé à l’administration générale des déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs propriétaires, de l’argenterie, des bijoux et des billets de banque perdus, ce qui lui avait rapporté l’estime générale et un certain nombre de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu’il était chargé d’une malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il fallut le porter à l’hôpital, où il mourut un mois après. Par considération pour les bons services du défunt, l’administration accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n’était pas cher pour la vie d’un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère alla remercier le directeur.
—Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant prendre une sorte d’intérêt au récit de Jacques.
—Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu’il fallait pour bien sentir la misère!... et tu peux croire qu’on en eut à discrétion. Au bout de quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l’aumône; mais ils m’avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l’hôpital, mais quand les médecins l’eurent vue, ils dirent qu’elle n’avait pas de maladie, qu’elle ne souffrait que de la faim, et que c’était une incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu’à ce que la portière me dit un soir, comme je rentrais, qu’elle venait de mourir.
—Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton absence?