—Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n’étais encore qu’un enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines qui étaient autour du corps qui répétaient que Dieu avait fait une grande grâce à la défunte de la prendre. Aussi ne s’occupait-on que de l’ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu’elle n’avait pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta ce qu’il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en moi-même:—Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu’ils gagnent à être des saints, c’est de mourir à l’hôpital ou dans un grenier, et d’être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent bien heureux d’être morts! Et c’est là ce qui m’attend, dans le cas où je ferais comme mon père? Merci de la chance! S’il n’y a pas d’autre récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants des quittances de leur probité, j’aime mieux vivre comme un voyou et ne rien faire.

—Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien?

—J’ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c’était une manière de renoncer à l’héritage.

—Eh bien! je n’aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une sensibilité grossière; non, si j’avais eu des parents... une mère... il me semble que je n’aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un enfant trouvé n’a pas de nom: c’est comme un chien perdu; tout le monde a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j’avais eu une famille...

—Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d’honnête homme, pas vrai, ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la bonne heure, on peut espérer que l’on touchera son arriéré chez le Père éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me paraît peu récréatif? Qu’en penses-tu, Alsacien?

—Moi, reprit l’homme maigre, je bense que j’aurais jamais rien bris à bersonne, si j’avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du gommerce.

Le Rageur éclata de rire.

—Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu’à son gommerce, dit-il; s’il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au butteur (bourreau).

—Les gordes, c’est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement l’Alsacien.

—Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis. Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût.