—C’était une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle, fit observer de Gausson, avec une légère nuance d’amertume.

—Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mémoire miraculeuse. Croiriez-vous qu’il reconnaissait tous les villages, lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons traversé la Normandie?

—J’y ai été élevé, répondit de Gausson; je l’ai vingt fois parcourue en tous sens...

—Et vous avez voulu nous la faire également parcourir, interrompit madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse! Figurez-vous des dunes exposées au soleil et au vent, des chemins horribles... où l’on est obligé d’aller à pied! J’ai cru en mourir.

—M. de Gausson vante pourtant la beauté de son pays, objecta madame de Luxeuil.

—Laissez donc, je voudrais le voir forcé d’y habiter.

—Votre souhait va s’accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans quelques jours pour la Normandie.

—Vous! répétèrent à la fuis la comtesse et madame des Brotteaux.

—Je venais vous faire ma visite d’adieux.

Honorine eut peine à retenir un cri. Le souvenir précédemment réveillé par de Gausson l’avait déjà ébranlée, mais cette brusque annonce de départ acheva de briser son courage. L’idée qu’elle ne verrait plus Marcel et qu’il allait partir malheureux, irrité, imposa silence à tout le reste. L’exaltation de dévouement qui l’avait jusqu’alors étourdie, fit place au désespoir, puis à la résolution de se justifier en avouant tout à de Gausson.