Le discrévellerr était un kloarek[A] à l’air pensif, qui avait habité les villes assez longtemps pour avoir entendu, de près, le nouvel orage qui gronde à tous les horizons. Il savait, sans doute, de quels maux se plaint notre époque, et attendait, comme tant d’autres, la bonne nouvelle. Mais cette préoccupation se cachait chez lui sous les formes transmises par les pères.

Après avoir fait le signe de la croix, selon la coutume des chrétiens, il raconta donc ce qui suit:

Un jour que le Christ était assis sur son trône de lumière, tout triste à la pensée des hommes, voilà que l’ange noir et blanc parut à la porte de son paradis, conduisant de nouveaux morts qui venaient pour se faire juger.

—Que m’amènes-tu là, esprit ailé? demanda le Christ.

—Maître, ce sont les épis que la mort a aujourd’hui moissonnés pour toi, répondit l’ange noir et blanc. J’en ai fait deux gerbes, d’après leur apparence et le jugement de la terre. De ce côté, sont ceux qui ont été déclarés les élus par la justice humaine; de l’autre, ceux qu’elle a appelés réprouvés. Vois maintenant toi-même, ô Christ, et décide selon la vérité.

Jésus descendit alors de son trône, et l’ange lui montra, l’un après l’autre, les morts de chaque bande.

Il y avait parmi les élus de sages pères de famille qui s’étaient fait estimer par les prêtres et par les juges; des seigneurs qui étaient morts grandement honorés; des dames nobles, belles et connues pour leurs aumônes; des marchands enrichis par l’économie et le travail.

De l’autre côté, au rang des réprouvés, se trouvaient des filles portant sur leurs bras des enfants dont elles n’osaient nommer les pères; des hommes condamnés, à bon droit, par la justice humaine; des gens qui avaient mangé leur patrimoine en projets insensés; des femmes coupables que l’on avait lapidées, non avec les pierres du chemin, comme les Juifs, mais avec les injures et les mépris.

Jésus regarda longtemps la bande des réprouvés et celle des élus; puis se tournant vers l’ange, il lui dit:

—Le monde n’aime pas le bien du fond du cœur; mais il s’aime lui-même sans mesure. Tout ce qui le dérange est le mal, et il ne veut point se demander s’il est lui-même, de son côté, ce qu’il devrait être. Pour lui, les coupables ne sont pas ceux qui sont méchants, mais ceux qui sont autrement qu’il ne l’a permis. Il ne cherche ni la cause des fautes ni les remèdes qui pourraient guérir les hommes; il ressemble enfin au mauvais père qui transmettrait à ses fils des infirmités et qui les punirait ensuite parce qu’ils sont faibles et malsains.