Après avoir ainsi parlé, le Christ fit sortir de leurs rangs un certain nombre de réprouvés et un certain nombre d’élus; il les toucha du doigt, et l’ange vit avec étonnement que dans le cœur de beaucoup d’élus se tordait un serpent, tandis que dans celui de beaucoup de réprouvés brillait une étoile.
Alors Jésus lui dit:
—Chacun de ces serpents est un vice secret qui a empoisonné toutes les actions de ceux-ci, et chacune de ces étoiles est un amour caché qui a racheté les fautes de ceux-là. Ne crois donc plus aux jugements du monde, car il ne s’arrête qu’aux apparences; mais, quand tu redescendras sur la terre, efforce-toi de faire connaître, par tous les moyens et à tous, que là sont les véritables élus et là les véritables réprouvés.
Telle fut la légende du kloarek, et elle me laissa un profond souvenir. Bien des fois, depuis, je pensai à ces deux bandes de morts jugées par le Christ, et bien des fois l’idée me vint de les faire revivre. Cette tâche longtemps différée, je la tente enfin aujourd’hui; seulement, je me suis rappelé les recommandations de Jésus, demandant que l’on réformât les jugements de la terre, et j’ai tâché de laisser voir le serpent au cœur de ses élus et l’étoile au cœur de ses réprouvés.
LES
RÉPROUVÉS
ET
LES ÉLUS
PROLOGUE
I.
Une maison isolée.
On a déjà remarqué bien des fois que chaque ville a, comme chaque homme, sa physionomie individuelle et facile à reconnaître. Ainsi, sans parler des apparences tranchées du port de mer, où tout sent le goudron, de la ville frontière cerclée de murailles et bardée de canons, de la cité manufacturière hérissée de cheminées gigantesques et toujours enveloppée d’un nuage de fumée, il y a des villes d’étude, comme Rennes et Montpellier, où l’herbe perce les pavés, et dont les vastes places ne sont traversées que par des magistrats en toge ou par des professeurs en simarre; il y a les villes historiques, comme Arles, Orléans, Fontainebleau, où l’on vous montre les arènes antiques, la maison de Jeanne d’Arc et la table sur laquelle Napoléon signa son abdication; il y a les villes à légendes, comme Strasbourg, dont la vie se confond avec celle de sa cathédrale; les villes poétiques, comme Toulouse, Dijon, Avignon; les villes royales, comme Versailles. Puis viennent celles dont le caractère extérieur ne doit rien au passé, mais à je ne sais quel hasard pittoresque du ciel ou du site; celle-ci agreste, celle-là mondaine, l’une coquette, l’autre négligée.
Or, parmi la variété infinie de ces dernières physionomies, nous en connaissons une qui mérite d’être spécialement mentionnée, c’est celle de Château-Lavallière.