Château-Lavallière, qui ne peut passer précisément pour un bourg, n’est point non plus tout à fait une ville. C’est ce que les provinciaux, qui ne se piquent point de beau langage, appellent un endroit. Placé sur les limites d’Indre-et-Loire, entre les départements de Loir-et-Cher, de la Sarthe et de Maine-et-Loire, éloigné de toutes les grandes voies de communication et caché, comme un nid, au milieu de sa forêt, Château-Lavallière a, dans son aspect, quelque chose de mystérieux et, pour ainsi dire, de romanesque. A voir ses rues désertes, sur lesquelles s’ouvrent des portes basses et dérobées, ses jardins enveloppés de murs qu’aucune claire-voie n’interrompt, ses maisons précédées d’une cour fermée, qui les voile, ses fenêtres aux rideaux élégants mais toujours rabattus, on dirait un de ces asiles où vont se cacher les douleurs sans remèdes, les joies solitaires et les amours menacées. Sur quelque toit que l’œil se repose, on reconnaît la retraite où l’on eût voulu se renfermer à vingt ans, avec quelque femme adorée, dont on a oublié le nom. Derrière chaque jardin s’étend la forêt, promenade ouverte aux longs tête-à-tête et aux longues rêveries; plus bas un étang bordé de glaïeuls baigne les pieds de la colline. Les bruits de la ville sont couverts par le murmure du vent dans les arbres et par les chants des oiseaux. De loin en loin seulement, un froissement de roues effleure le pavé; une calèche qui passe à demi-fermée laisse apercevoir un voile flottant, une main gantée, puis tout disparaît rapidement sous les immenses avenues!
Tel on voit aujourd’hui Château-Lavallière, tel on le voyait en 1819, époque à laquelle commence notre récit.
On se trouvait à la fin du mois de septembre; le jour touchait à son déclin, et le soleil couchant jetait des lueurs d’incendie à travers les feuillages de la futaie.
Sur la lisière même de celle-ci existait alors une habitation isolée, à laquelle ses portes et ses persiennes, peintes de la couleur qu’affectionnait tant Rousseau, avaient fait donner le nom de maison verte. Bâtie entre cour et jardin, comme la plupart des demeures bourgeoises de Château-Lavallière, elle avait, dans son extérieur, quelque chose de plus mystérieux encore et de plus fermé que les maisons voisines. Mais si du dehors ses murailles garnies de verre brisé, sa porte à guichet grillé et sa cloche à chaîne de fer lui donnaient l’apparence d’un couvent ou d’une prison, à l’intérieur cette physionomie disparaissait complétement, grâce à l’élégance du logis et à la gaieté de ses abords.
La cour sur laquelle donnait la façade, avait été transformée en parterre, garni de plantes rares, et les murs eux-mêmes, cachés sous les chèvrefeuilles, les jasmins et les vignes vierges, ressemblaient à des massifs de verdure. Vis-à-vis du perron, une coupe de marbre s’élevait au milieu d’une touffe de roseaux et laissait déborder ses eaux dans un bassin où nageaient quelques poissons dorés, tandis qu’un peu plus loin, un petit hamac d’aloès suspendu à deux lilas, se balançait doucement aux mouvements de la brise. Des jouets d’enfants étaient éparpillés, de tous côtés, sur le sable des allées, parmi l’herbe fine des pelouses et le long des degrés qui conduisaient à la maison.
Cet ensemble d’une prodigalité luxueuse et fleurie servait, pour ainsi dire, de cadre à un groupe placé au milieu même d’un parterre, et dont les personnages méritent un examen détaillé.
La première figure qui frappait était celle d’une femme encore jeune, assise sur un fauteuil de bambous, dans l’attitude affaissée d’une personne malade. Bien qu’on ne pût la dire belle, ses traits avaient une expression de douceur qu’illuminait par instants une certaine flamme du regard. Celui-ci s’animait surtout lorsqu’il s’abaissait vers une enfant assise plus bas sur les genoux d’une jeune paysanne.
C’était une petite fille d’environ trois ans, mais dont les traits chétifs et pâles annonçaient une de ces enfances étiolées qui ne peuvent éclore à la vie. A demi-renversée sur le sein de sa nourrice, elle agitait languissamment les grelots d’un hochet qu’elle laissait retomber à chaque instant avec un cri de souffrance ennuyée. Quoique l’air fût tiède et qu’aucun souffle n’agitât les feuilles les plus frêles, elle était enveloppée d’une pelisse de satin, doublée de peau de cygne, et portait un bonnet de velours grenat qui laissait paraître à peine quelques touffes de cheveux, d’un blond inanimé. Ses pieds, chaussés de brodequins fourrés, pendaient sur l’herbe, sans force et sans mouvement.
Quant au quatrième personnage, il avait quarante ans. Vêtu d’une redingote noire boutonnée jusqu’à la cravate, et les yeux cachés par une paire de lunettes à doubles verres, il tenait à la main une cravache de cuir, dont il effleurait des bottes poudreuses et garnies d’éperons. Malgré le sourire constant qui flottait sur son visage, un disciple de Lavater eût étudié avec quelque défiance ces lèvres serrées que le maître signale comme l’indication d’une avarice tenace, et les partisans de Gall se fussent presque effrayés de ce crâne triangulaire dont la forme rappelait celle des animaux les moins nobles et les plus amoureux du sang.
Mais, quelle que pût être l’impression scientifique produite par l’examen des traits et du crâne de M. Vorel, le plus rigide observateur l’eût difficilement conservée en l’entendant parler. Sa voix avait une simplicité calme, également éloignée de la brusquerie et de l’affectation doucereuse. Semblable à certains chanteurs, dont le timbre garde une expression émouvante sans qu’ils soient émus, le docteur avait, dans l’accent, une justesse et une franchise pour ainsi dire involontaires, et, même en trompant, il conservait cette voix loyale qui déroutait toutes les préventions; c’était chez lui plus que du calcul, plus que de l’adresse; il avait reçu, en naissant, le don du mensonge.