Du reste, la première partie de sa vie avait été cruellement traversée. Sans nom, sans fortune, sans protecteurs, il n’était parvenu à acquérir une profession qu’à force de travail et d’humilité. Nature dominatrice, il s’était plié à toutes les volontés de ceux qui pouvaient le servir; esprit hardi, il avait coupé les ailes de son audace pour l’obliger à ramper! Cette transformation forcée, en tuant tout ce qu’il pouvait garder d’instinct heureux, avait, pour ainsi dire, envenimé ses vices! Ce qu’il y avait en lui de dur était devenu méchant; son désir de posséder s’était tourné en avarice insatiable, son insensibilité en malveillance. Entravé et meurtri par les hommes dès ses premiers pas, il s’était mis à les haïr, non de cette haine ouverte qui suppose encore la liberté, mais d’une haine sourde, cauteleuse, enchaînée, qui se contient par calcul et consent à l’attente, dans l’intérêt de sa sûreté.

Établi d’abord à Trévières, en Normandie, il y avait fait la connaissance d’une riche propriétaire campagnarde connue dans le pays sous le nom de la mère Louis. La mère Louis, dont le mari, d’abord meunier, avait acquis une énorme fortune par l’achat des biens nationaux, était depuis longtemps veuve, et faisait valoir elle-même le grand domaine des Motteux: c’était une femme violente, égoïste, aux façons grossières, mais dont on citait quelques bonnes actions, qui servaient d’excuse aux mauvaises. Elle y avait bien reçu le jeune docteur, parce qu’il lui donnait des recettes pour ses rhumatismes, et qu’il soignait gratuitement ses bestiaux malades. Celui-ci en profita pour s’insinuer dans les bonnes grâces de la fille de la maison, et pour la demander en mariage. La propriétaire des Motteux, comme on devait s’y attendre, rejeta de bien loin une pareille prétention; mais Vorel détermina la fille à passer outre, au moyen d’un de ces actes que le législateur a si plaisamment appelés des soumissions respectueuses. Le mariage eut lieu malgré la mère Louis, qui fut, en outre, obligée de payer environ cent mille écus qui revenaient à la jeune mariée du chef de son père. Cette dernière circonstance souleva contre M. Vorel tous les parents qui avaient des comptes à rendre à leurs filles, et il s’ensuivit une espèce de réprobation qui décida le médecin à quitter Trévières pour se rendre en Touraine et s’établir à Bourgueil, où demeurait une partie de sa famille.

Devenu veuf au bout de quelques années, il avait continué à y vivre avec un fils unique, alors infirme et presque idiot.

Mais, outre la fille mariée au docteur Vorel, la mère Louis avait un fils enlevé par la conscription, et que le hasard de la guerre avait favorisé. Promu de grade en grade sur le champ de bataille, il avait eu, avec le mérite alors commun de se bien battre, celui plus rare de survivre; et Napoléon, qui commençait à sentir le besoin de renouveler son état-major de maréchaux gorgés et vieillis, l’avait successivement nommé général, puis baron. Enfin, en 1810, il épousa mademoiselle de Mazerais, dont la vieille noblesse devait servir à étayer son titre de nouvelle date.

La chute de l’empire vint malheureusement arrêter court toutes ses espérances. Le général Louis en reçut la nouvelle en Vendée, où il avait été envoyé pour étouffer l’insurrection, et, soit douleur, soit hasard, il n’y survécut que peu de jours. Sa veuve, après avoir habité Paris quelque temps, vint enfin visiter des propriétés qu’elle possédait en Touraine, et ce fut là qu’elle rencontra son beau-frère, sur les instances duquel elle s’établit à Château-Lavallière.

Tels étaient les rapports existants entre le docteur Vorel et la baronne Louis, que nous avons tout à l’heure montrés au lecteur, assis ensemble sous un berceau de la Maison verte.

Le médecin venait de se pencher vers l’enfant, dont les plaintes, d’abord faibles et entrecoupées, étaient insensiblement devenues plus bruyantes, lorsque la baronne s’écria:

—Mon Dieu! docteur, Honorine paraît encore plus souffrante ce soir.

M. Vorel hocha la tête avec un sourire immuable.

—Qui vous fait croire cela? demanda-t-il, de sa voix douce et vibrante.