—Eh bien, Françoise, faudra que vous preniez tous les soirs une guichonnée de lait à la ferme pour le petit.
—Ah! Madame, que de bontés!...
—Je vous dis pas que ça sera une rente à perpétuité, au moins; mais pour le quart d’heure l’enfant en profitera.
Honorine se joignit à Françoise et à Marc pour remercier la mère Louis, dont leur reconnaissance exalta la bonne volonté, et qui voulut établir sur-le-champ la grisette dans l’ancienne maison du garde.
Celle-ci, placée à la lisière du taillis, sur le penchant du coteau qui domine au nord la rivière d’Esque, avait quelque chose de sauvage, qui formait contraste avec les autres habitations du pays. Sa vue, bornée de tous côtés par les fourrés, ne s’étendait que sur une friche semée de rochers et de touffes de chênes, tandis qu’un peu plus bas, le coteau, soigneusement cultivé, présentait à l’œil des vergers, des champs de blé vert et des prairies entrecoupées de maisonnettes blanches.
Mais après tant d’épreuves, l’aspect d’un toit qui pût abriter son fils ne pouvait manquer, quel qu’il fût, de réjouir Françoise. Douée d’ailleurs de cette heureuse souplesse, qui fait que les désirs s’abaissent ou s’élèvent selon la situation, comme une eau docile qui prend d’elle-même son niveau, la grisette n’avait à combattre ni le regret des biens perdus, ni l’ajournement des biens espérés. Elle recevait de Dieu son bonheur au jour le jour, sans se tourmenter de ce qu’il avait été la veille, de ce qu’il serait le lendemain. Aussi lorsque, après avoir mis en ordre le pauvre ménage de la maison des taillis, elle se retrouva, le soir, devant un feu de broussailles, et son enfant endormi sur ses genoux, sa pensée ne se reporta point vers les angoisses qu’elle venait de traverser, mais sur le secours inespéré qui lui était offert. Satisfaite d’avoir trouvé, comme l’oiseau du ciel, un nid et le repos du soir, elle ne porta pas plus loin ses regards et attendit tranquillement le sommeil.
Quant à Honorine, de retour à la ferme, elle y avait trouvé une réponse d’Arthur à la lettre écrite avant son départ.
Sans entrer dans aucune explication, de Luxeuil déclarait consentir provisoirement à son séjour près de sa grand’mère, et lui demandait une procuration qui lui permît d’exercer les droits qu’elle avait déclaré lui abandonner.
La lettre était courte, sans allusions, et ne laissait aucun moyen de deviner les intentions d’Arthur pour l’avenir.
En tous cas, le présent semblait assuré et la jeune femme pouvait espérer qu’emporté par le tourbillon du monde, son mari finirait par l’oublier. Trop de prévoyance d’ailleurs eût entraîné trop d’inquiétudes; elle résolut de se laisser aller au courant des événements, sans ajouter au poids de chaque jour celui d’un avenir incertain.