Lorsqu’il eut disparu dans la nuit, Romain respira fortement.
—Au Petit-Tourbillon, maintenant, dit-il, d’un accent précipité, et vitement, car elle joufle (respire) toujours.
Fareu, qui avait réussi à ouvrir la barrière, reprit la corde du cheval, et ils descendirent rapidement vers la rivière. Ils la rejoignirent sur un point où le lit, subitement abaissé, donnait lieu à une chute assez forte. L’eau tombant du niveau supérieur, avait fini par creuser plus bas une sorte de gouffre au-dessus duquel on voyait tournoyer l’écume, et que l’on connaissait dans le pays sous le nom de Petit-Tourbillon. Romain, qui était descendu, fit signe à Richard. Tous deux saisirent Honorine, redevenue immobile, et s’approchèrent du petit cap qui surplombait la rivière. Mais les arbustes formaient, dans cet endroit, une barrière qui ne permettait point d’apercevoir le tourbillon; il fallut poser le corps au penchant de la berge et écarter les branches pour lui faire un passage. Il glissa doucement entre les feuilles... on entendit sa chute dans le gouffre... et tout redevint silencieux.
Les trois hommes se regardèrent glacés de terreur, puis, par un mouvement involontaire, tous trois se découvrirent, se signèrent et reprirent en silence la route du Vrillet.
Comme ils y arrivaient, Jacques sortit de derrière une haie, les regarda rentrer, puis, se tournant vers Moser:
—Le pain est cuit, dit-il; il faut maintenant, qu’on nous paye la façon.
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Pendant que ceci se passait, le cavalier qui avait croisé Romain et ses compagnons, continuait à suivre la route conduisant au Vrillet. Ce cavalier n’était autre que M. de Gausson, qui dans sa fièvre d’impatience, n’avait pu attendre le matin pour venir chercher la réponse déposée au creux du vieux pommier. Mais, quelles que fussent ses préoccupations, la rencontre qu’il venait de faire le frappa. Deux ou trois fois il s’arrêta pour chercher derrière lui l’étrange apparition et il crut voir des ombres traverser la prairie.
Il remit son cheval au pas, cherchant à s’expliquer quelles pouvaient être ces ombres et ce qu’elles faisaient.
Or, parmi les phénomènes psychologiques auxquels notre nature complexe donne naissance, il en est un que tout le monde connaît par sa propre expérience. Un objet a frappé notre regard au passage sans que nous ayons pu le distinguer assez nettement pour le juger, et cependant, à mesure que nous y pensons, l’impression obscure qu’il nous a laissée s’éclaircit; les détails prennent plus de précision, le raisonnement éclaircit les images vaguement imprimées dans notre mémoire; enfin, ce qui n’était qu’une vision confuse devient subitement une perception nette et arrêtée!