—Mon Dieu! n’en dites pas de mal, reprit de Cillart; quel qu’il soit, il n’a qu’à vouloir pour vous enlever vos amis et votre maîtresse.
—Parce que?...
—Parce qu’il est millionnaire.
Arthur qui était demeuré muet jusqu’alors tressaillit à ce mot. En cherchant l’homme qui le supplantait, sa pensée ne s’était pas reportée une seule fois sur le Belge, et maintenant un seul mot prononcé par hasard réveillait en lui mille souvenirs. Il se rappela tout à coup l’admiration que M. Vankrof avait exprimée devant lui pour la beauté de Clotilde, sa demande de lui être présenté, les avances indirectes faites à l’actrice, et qui ne lui avaient semblé alors que de banales galanteries, mais auxquelles il trouvait maintenant une signification évidente. Toutes ces réflexions, qui surgirent à la fois dans son esprit, furent pour lui comme une révélation. Cependant il doutait encore, lorsqu’un domestique vint les avertir que M. Vankrof les attendait. Ils traversèrent plusieurs salons garnis de tableaux, d’antiquités, de meubles précieux, et arrivèrent à une sorte d’atelier que le Beige appelait son cabinet d’étude.
C’était une vaste pièce que l’on eût pu prendre, au premier abord, pour la boutique d’un marchand de curiosités. Les différents fournisseurs de M. Vankrof y déposaient les objets qui lui étaient proposés, et, avant d’en faire l’acquisition, le Belge les soumettait à un examen minutieux. On y voyait des tableaux dépouillés de leurs cadres, des poteries péruviennes, des guipures de Flandre, des collections minéralogiques et des tissus indiens. M. Vankrof en robe de chambre, au milieu de ce capharnaüm, allait d’un objet à l’autre, le faisant placer et déplacer, donnant des ordres de cet accent rude et haut habituel à ses compatriotes. C’était un homme de quarante ans, à large encolure, à tournure épaisse, dont les traits justifiaient, vu la grossièreté du dessin et la couleur, cette dénomination de bonhomme de pain d’épice donnée par Clotilde. Il vint d’un pas lourd au-devant des visiteurs qu’il salua familièrement.
—Ah! vous voilà! dit-il d’un ton brusque; j’en suis bien aise! vous me trouvez au milieu de mes travaux. Voyez-vous ces caisses?
—Quelques nouveaux objets d’art? demanda d’Alpoda.
—Non, répliqua le Belge, c’est un herbier renfermant toutes les mousses connues.
—Des mousses? Vous vous occupez donc aussi de botanique?
—Du tout; mais une collection unique, c’est toujours curieux. Avec ça que j’ai eu du bonheur! le voyageur qui l’avait faite vient de mourir, ce qui augmente la valeur de la chose. Mais vous préférez peut-être les coquillages?