—Je n’en suis pas sûr, dit d’Alpoda, en fait de conchyologie, mes études se sont à peu près bornées à celles que l’on peut faire au Rocher de Cancale.
—N’importe, regardez-moi ça, reprit Vankrof, en montrant deux magnifiques armoires vitrées, c’est un véritable écrin et qui ne m’a coûté presque rien, vu que le propriétaire avait besoin d’argent.
Dans ce moment un domestique se présenta avec une riche cassette de laque. Le Belge l’emmena à l’écart, lui fit quelques recommandations à voix basse, puis fouilla dans la poche de sa robe de chambre dont il tira plusieurs papiers parmi lesquels il sembla chercher en grommelant: Détails d’un bahut... ce n’est pas cela... Liste des toiles de l’Ecole flamande... pas encore cela... Mémoire de frais... au diable! Le portier du théâtre laissera entrer la personne... ah! c’est cela!... De Luxeuil qui examinait un médailler à quelques pas, retourna vivement la tête et, jetant un regard de côté sur le papier que tenait M. Vankrof, crut reconnaître l’allure novice d’une écriture d’autant facile à distinguer qu’il venait de la voir un instant auparavant: il se rapprocha sans affectation du Belge qui continuait à chercher, mais qui s’arrêta enfin.
—Ah! voici l’adresse, dit-il en s’adressant au domestique, mademoiselle Clotilde, rue Vivienne. Vous remettrez la cassette à elle-même... ou à sa mère.
—Faudra-t-il dire de quelle part? demanda le laquais.
—C’est inutile, je la verrai ce soir.
Le domestique sortit et M. Vankrof rejoignit de Cillart qui s’extasiait devant une panoplie placée à l’autre extrémité de la pièce. Mais Arthur avait tout entendu et ses soupçons étaient désormais une certitude! les yeux toujours fixés sur le médailler qu’il ne voyait plus, il mordait avec rage la pomme d’or de sa badine et cherchait le moyen de se venger. La voix de Dovrinski l’arracha à ses réflexions. Le prince polonais venait l’avertir que d’Alpoda et de Cillart avaient suivi M. Vankrof dans sa galerie de tableaux. Lorsqu’ils les rejoignirent, ce dernier était occupé à leur montrer des panneaux de bois sculpté qu’il venait de faire achever.
—Vous voyez, disait-il de sa voix de marchand forain, c’est un chef-d’œuvre! eh bien, ça ne m’a coûté presque rien. L’ouvrier est un pauvre diable qui mourait de faim. Il est venu me demander de l’employer à ce que je voudrais, et je l’ai pris à la journée.
—Mais c’est un grand artiste! s’écria de Cillart, qui ne pouvait se lasser d’admirer l’entrelacement de feuilles, de fruits et de fleurs qui encadrait les panneaux.
—Certainement, répliqua Vankrof avec un gros rire: si on démontait les panneaux ça se vendrait un prix fou! Aussi quand lord Fawley est venu ici, il a voulu connaître le sculpteur; mais pas si simple! Une fois en vogue, le drôle refuserait de travailler au même prix! Je ne veux pas qu’on me le gâte... avant qu’il ait fini mes panneaux.