D’Alpoda et de Cillart trouvèrent la précaution prudente, et l’on continua la revue des richesses artistiques entassées dans l’hôtel de Vankrof. Celui-ci avait pour chaque tableau une anecdote relative non à la peinture ou à l’artiste, mais au marché qui l’en avait rendu propriétaire. Pour lui, sa collection n’était qu’un placement de fonds, sa manie artistique, une application détournée de l’instinct commercial. Ce qu’il aimait n’était point l’œuvre, mais l’acquisition: il se réjouissait moins de sa perfection que de la médiocrité de son prix: il se glorifiait d’avoir tout acheté pour rien, c’est-à-dire d’avoir volé l’art ou l’artiste; le goût de l’amateur servait de prétexte au calcul du marchand. Après avoir tout montré aux visiteurs, avec cet empressement qui sent moins la complaisance que la vanité, il arriva enfin à un petit salon exclusivement consacré à ces galants peintres de marquises et de bergères longtemps méprisés, mais dont la grâce chatoyante survivra à tous les ponsifs académiques de notre école pédantesque. Un Vatteau achevait cette collection coquette, minaudière et charmante. En l’apercevant, de Cillart se tourna vers Arthur.
—Pardieu! voilà le pendant que vous cherchiez pour votre jolie toile de votre bibliothèque d’été.
—Ça, Messieurs, reprit Vankrof d’un air triomphant, c’est mon chef-d’œuvre.
—C’est-à-dire celui de Vatteau, fit observer d’Alpoda.
—Non, le mien, reprit le Belge avec chaleur. Je ne l’ai payé presque rien; mais vous ne vous doutez pas de tout ce que je me suis donné de peines!... D’abord j’avais été averti trop tard, et il était passé aux mains d’un marchand de tableaux... vous savez rue Saint-Germain-l’Auxerrois.
—En effet, fit de Luxeuil, je me rappelle l’avoir vu et marchandé.
—Et l’on en voulait un prix fou, n’est-ce pas? mais j’ai là-dessus des principes; jamais je ne discute avec un marchand; ce serait lui prouver que je désire sa marchandise. J’ai laissé celui-ci vanter son tableau; seulement je lui envoyais tous les jours quelqu’un qui découvrait un défaut, qui mettait en doute l’authenticité. Au bout d’une semaine le malheureux n’était plus sûr d’avoir un original; au bout d’un mois il était convaincu qu’il n’avait qu’une copie.
—Et c’est alors que vous avez acheté?
—C’est-à-dire que j’ai fait proposer un prix, puis un second, puis un troisième; enfin j’allais avoir la toile quand un amateur arrive, surenchérit et conclut le marché.
—Ah! diable!