—Non...
—Et... il est près d’ici... car votre absence a été courte... Où est-il? Que vous a-t-il dit? répétez-moi tout, ne me trompez pas; oh! parlez, parlez, je vous en conjure.
Elle avait saisi la main de Marc; son œil brillait, sa voix était palpitante; on eût dit qu’un flot de vie élancé de son cœur venait d’inonder tout son être; Marc serra sa main dans les siennes.
—Oui, reprit-il ému, je l’ai vu... et il ne m’a parlé que de vous... Il ne peut supporter plus longtemps cette séparation. Lui aussi il languit; et pour revivre il ne demande qu’à vous voir.
—Ah! qu’il vienne! cria Honorine en se levant.
Elle n’acheva pas! Son nom venait d’être prononcé dans un cri... et Marcel était à ses pieds. Incapable de supporter une pareille émotion, elle laissa tomber sa tête sur son épaule, à demi évanouie de bonheur. Quand elle revint à elle, Marc avait disparu, mais de Gausson se tenait à ses côtés, les regards sur les siens, pâle d’inquiétude et de douleur. Elle ferma les yeux, puis les rouvrit afin de s’assurer qu’elle n’était point le jouet d’un rêve. La voix de Marcel dissipa ses doutes; il répétait son nom, il parlait du bonheur de la revoir en mots entrecoupés; il jurait de ne plus la quitter... et Honorine enivrée écoutait sans répondre; s’il s’arrêtait, elle murmurait tout bas:
—Parlez encore! parlez encore!
Et insensiblement, ses joues se coloraient, son œil devenait plus brillant, son sein se gonflait; elle sentait le réseau de plomb qui pesait sur elle se soulever et le sang circuler plus librement dans ses veines; elle retrouvait sa force, elle vivait! La journée entière passa comme un rêve; le lendemain et les jours qui suivirent ce fut le même enchantement. La guérison d’Honorine était désormais assurée; elle traversait toutes les joies de la convalescence. De Gausson était venu s’établir dans une petite maison de pêcheur réparée et meublée par les soins de Marc; elle se trouvait placée vis-à-vis de la chambre occupée par Honorine, et chaque matin les deux amants couraient à leurs fenêtres pour se saluer du regard et du geste. C’était à qui devancerait l’autre dans ce rendez-vous. Puis Marcel venait déjeuner à la Brichaie où le duc lui développait ses espérances de régénération sociale, ajoutant tous les jours quelque nouveau détail à ce poëme de l’avenir que poursuivait sa vieillesse. Le jeune homme écoulait ces nobles inspirations, les yeux fixés sur Honorine et le cœur épanoui de sa joie: il espérait avec le vieillard; il voyait comme lui poindre à l’horizon l’aurore d’un meilleur temps; son bonheur lui donnait la foi. Quant à la jeune femme elle avait repris son activité sereine; attentive près du duc, tendre pour Marcel, bonne envers les autres, elle était redevenue le soleil qui donnait à tous la lumière et la gaieté. Françoise avait recommencé à chanter comme une alouette; le petit Jules s’était remis à jouer avec la jeune dame, et Brousmiche, toujours au jardin, qu’il avait entrepris de cultiver, s’appuyait sur sa bêche lorsqu’il apercevait Honorine et de Gausson, et les regardait passer avec un sourire attendri.
Marc seul était demeuré grave, sinon triste: ange gardien de ce paradis, il tenait les yeux fixés vers l’entrée avec inquiétude, comme s’il eût craint quelque funeste apparition. Mais ses protégés n’y songeaient pas. Tout entiers à leur ravissement, ils laissaient passer les jours comme ces nuées qui voguent dans un ciel d’été. La lumière succédait à la lumière, l’azur à l’azur. Qui eût pu leur faire craindre la tempête? Ils parcouraient lentement les grèves, les promontoires, les vallées, appuyés l’un sur l’autre, regardant la mer et le ciel, écoutant le vent dans les sapins, foulant aux pieds les bruyères défleuries, le cœur si plein que leur enivrement débordait sur tout et ne leur faisait voir autour d’eux que charmes et délices. C’était la première fois qu’ils connaissaient cette plénitude d’existence, que l’avenir et le passé s’effaçaient du monde et qu’ils glissaient dans la vie, emportés sur leur bonheur comme sur une barque qui vous suit partout. Ah! quand lassé des épreuves qui traversent les plus belles destinées, on se plaint du mélange amer d’espérances et de désenchantements qui forme la trame de la vie, on a oublié ces rapides illusions de la jeunesse qui seules peuvent faire comprendre les joies immuables d’un autre monde; on ne se souvient plus du temps où l’on semait sa joie partout et où partout on la voyait germer et fleurir; de ces jours où les eaux, les bois, le ciel nous parlaient avec une seule voix, nous regardaient avec un seul regard, où toutes les divergences humaines venaient se confondre dans l’immense unité d’un amour partagé. Songe d’un jour qui ne laisse à sa suite que le regret et l’incrédulité. Honorine et de Gausson y étaient plongés! suffisamment heureux de s’aimer, ils ne désiraient rien, ils ne craignaient rien. Leur bonheur était trop complet pour qu’ils pussent le croire périssable! Et cependant l’orage était proche! Tandis que, comme le premier couple peint par Milton, ils traversaient leur Éden, enveloppés de leur amour, l’ennemi préparait ses embûches et cherchait l’entrée de la retraite où ils s’étaient abrités.