Il est rare que les retours, après de longues séparations, ne soient pas, pour ceux qui se retrouvent, une occasion de surprise et de désappointement. On s’est quitté se connaissant bien, avec des haines ou des sympathies justifiées, et pendant l’absence l’action invisible du temps, de l’âge, des événements, a amené de chaque côté des changements qui font qu’on se reconnaît à peine. On se parle de ses anciennes affections, de ses anciens goûts, de ses anciennes espérances, et à chaque demande l’interlocuteur s’embarrasse, comme si on lui parlait d’un mort; il faut refaire connaissance avec une nouvelle famille de sentiments inconnus qui vous accueillent avec défiance. Or, ce qui arrive à cet égard dans la vie, arrive également dans le récit du romancier. Tandis que les événements marchent et que le temps s’écoule, les personnages que vous aviez laissés en arrière ont suivi leur voie, et quand le drame vous les ramène ce ne sont plus les mêmes gens que vous aviez présentés à vos lecteurs. Non que tout soit changé en eux, car chaque âme humaine ne se renouvelle qu’avec ses propres éléments, mais les mêmes instincts ont revêtu d’autres formes; vous sentez le besoin d’une explication pour les faire reconnaître.
Cette explication nous est surtout devenue nécessaire au sujet de madame la comtesse de Luxeuil, abandonnée par nous après le mariage de son fils, et à peine entrevue depuis, lors de la rencontre de Marc et du marquis de Chanteaux. Pour elle comme pour tant d’autres, l’âge avait amené, non pas une conversion dans les sentiments, mais une réforme dans les habitudes. Sentant les vanités mondaines lui échapper, elle s’en était retirée comme ces hommes d’État qui envoient leur démission la veille de leur chute. Sa ruine se trouvait consommée par la rupture de son fils. Ne pouvant continuer le train de maison qu’elle avait jusqu’alors soutenu, elle se sentit subitement touchée par la grâce et se réfugia du monde, qui n’avait plus de place pour elle, dans l’Église qui ne demandait qu’à lui en faire une. On l’y reçut avec son égoïsme, sa malveillance, sa frivolité, comme une naufragée dont il faut accepter les infirmités et les haillons. Elle trouva place pour tout. La dévotion est une habitation à cloisons mobiles où chacun se loge selon ses habitudes. Grâce à elle, il en est de Dieu comme des rois de la terre qui sont faits pour leurs peuples; on peut l’accommoder aux désirs de chaque pécheur, et allonger ou raccourcir, selon les besoins, le glaive de la justice. Mais cette indulgence doit s’acheter. Dieu ne se montre accommodant qu’au profit de ses ministres; ce que l’on empiète sur ses priviléges, il faut le rendre à l’Église. La comtesse de Luxeuil le savait et accepta sincèrement l’obligation. Son nom et ses anciennes relations pouvaient la rendre utile à mille saintes négociations, entreprises pour la plus grande gloire du ciel; on le comprit, et elle s’y prêta avec la bonne grâce qu’elle mettait toujours à accorder les services qui la servaient elle-même. Rompue aux intrigues et ayant l’expérience du monde, elle devint bientôt un des instruments les plus indispensables de cette association catholique dont l’activité commençait à tout remuer. Grâce à ses nouveaux amis, ses affaires furent réglées, sa position assurée, et elle put jouir de toutes les aisances du luxe, en faisant tout doucement son salut.
Les choses continuèrent ainsi jusqu’à ce qu’Arthur revînt des Motteux. L’association méditait alors d’élever une tribune du haut de laquelle on pût attaquer les ennemis du catholicisme, et proclamer les saines doctrines qui devaient sauver le monde en le donnant aux associés. Mais en plaçant à la tête d’une pareille entreprise des noms appartenant au clergé, on lui ôtait d’avance toute influence de propagande mondaine; ce n’était plus que transporter le sermon dans un journal. Si l’on pouvait, au contraire, lui donner pour chef un homme du monde, on faisait sortir la croisade de l’Église; on y intéressait de nouveaux auxiliaires, on faisait croire enfin à la foule, toujours prise par les apparences, que la réaction avait gagné toutes les classes et que l’armée catholique comptait autant de fracs que de robes noires. On chercha longtemps parmi les gens dont le nom aristocratique pouvait donner un certain éclat à cette tentative, et celui d’Arthur de Luxeuil fut prononcé. On le savait réduit aux derniers expédients, par conséquent accessible à la tentation. Sa mère fut chargée de négocier cette affaire. En prétextant le désir d’une réconciliation, il lui était facile d’attirer Arthur, et de savoir au juste ce que l’on pouvait attendre de lui. Le marquis de Chanteaux servit d’intermédiaire: il alla trouver le jeune homme et l’amena à la comtesse. L’entrevue fut, en apparence, fort touchante. Madame de Luxeuil réussit à pleurer, et Arthur à faire des excuses, mais aucun ne fut dupe de l’autre. La mère comprit que le fils espérait quelque chose de ce rapprochement, et le fils devina que la mère avait sur lui quelque projet. Aussi abrégèrent-ils, par un accord tacite, les attendrissements préliminaires, afin d’en venir au fait. Madame de Luxeuil exposa à son fils l’impossibilité de suivre la voie dans laquelle il s’était engagé; elle lui parla de la nécessité de revenir à des idées plus sages, de se rattacher à l’Église, hors laquelle il n’y a point de salut, et finit par lui parler du journal projeté. Arthur accueillit favorablement ces ouvertures. Pour le moment, rien de plus convenable ne pouvait lui être offert. Il sortait ainsi de l’impasse dans laquelle il se trouvait engagé, et devenait l’instrument nécessaire d’un corps riche, nombreux, et puissant. L’hésitation était impossible; aussi déclara-t-il à la comtesse qu’il était prêt à discuter les conditions qui pouvaient lui être offertes. M. de Chanteaux, qui avait été en tiers dans l’entrevue, fit aussitôt part du succès aux intéressés, et le contrat par lequel Arthur de Luxeuil se trouvait acquis à la cause des catholiques fut convenu et signé. Cette conversion fit un certain éclat, ainsi que la congrégation l’avait espéré. De Luxeuil lui-même y mit une sorte d’ostentation. Il craignait les railleries, et voulait les prévenir par la publicité avouée de sa nouvelle position. Elle n’avait imposé, du reste, aucune contrainte à ses habitudes; car si l’on peut retrouver encore quelque part le type du Tartuffe de Molière, il faut reconnaître que c’est rarement à Paris, et seulement par exception. Les catholiques contemporains n’ont point été inaccessibles à la loi du progrès: ils ont su singulièrement perfectionner leurs moyens d’action. L’hypocrisie du héros de Molière était gênante, difficile, dangereuse; ils l’ont supprimée. Loin d’affecter des mœurs plus austères que le commun des impies, ils les dépassent en liberté d’allures. Vous les trouvez également aux sermons du révérend Père Lacordaire et aux bals masqués de l’Opéra, aux conférences de la Société de Saint-Paul et dans les coulisses de nos théâtres. Si vous vous étonnez de ce singulier mélange de sacré et de profane, ils vous traiteront de Pharisiens; ils déclareront que la communion des fidèles est partout où se trouvent des hommes de bonne volonté (et parmi les hommes ils comprennent nécessairement les femmes); ils vous répèteront que la foi sanctifie tout. A la vérité, ces apôtres à barbe et à lorgnon vous donneront, encore tout émus d’une danse échevelée, l’adresse de leur confesseur; ils vous apprendront au juste quels sont les prédicateurs de l’Avent, et où se disent les plus belles messes, car ils conduisent leurs vices à l’église, ils acceptent les mystères, et expliquent le cantique des cantiques.
De Luxeuil prit place dans cette phalange de fervents fashionables, en élaguant seulement la messe et le confesseur. Il se rangea parmi les forts, exemptés de pratiquer les doctrines en raison de leur ardeur à les soutenir. Sa mère le complétait à cet égard en assistant à tous les offices et en abandonnant sa conscience à deux directeurs. Cependant une circonstance imprévue vint bouleverser cet arrangement. Depuis sa conversion, madame de Luxeuil avait dû rompre avec le docteur Darcy, et prendre un des médecins recommandés par ses patrons. Tant qu’elle se porta bien, elle l’accepta sans réclamation; mais l’âge amena des infirmités, que le nouveau docteur ne put faire disparaître, et la comtesse l’accusa d’ignorance. Elle se rappela alors l’habileté de Darcy, dont les soins avaient toujours réussi et elle se persuada que lui seul pourrait la guérir. Craignant de le rappeler ostensiblement, elle lui écrivit un billet, dans lequel elle lui avouait sincèrement sa position, et faisait appel à son ancienne amitié. L’expérience lui avait appris que la franchise était la meilleure ruse vis-à-vis du docteur. Celui-ci vint en effet le soir même. Il trouva la malade avec Marquier et M. de Chanteaux. A sa vue, elle fit un geste de joie.
—J’étais bien sûre qu’il ne m’abandonnerait pas! s’écria-t-elle, en lui tendant la main; ah! merci d’être venu pour moi...
—Pour vous! répéta Darcy, qui, tout en se rendant à la prière de la comtesse, avait promis de se venger; pardieu! dites pour moi-même, madame la comtesse. Si je suis venu c’est par respect pour ma propre dignité, et afin démontrer à vos amis qu’il n’est pas besoin d’être dévot pour pardonner les injures.
—Ah! vous êtes le roi des hommes, reprit madame de Luxeuil, en faisant signe à Marquier d’avancer un fauteuil au docteur.
—Cela veut dire tout simplement que vous avez besoin de moi, répliqua Darcy qui ôtait ses gants; je ne suis le roi de rien... pas même celui des Juifs; mais je n’ai pas été fâché de voir comment travaillaient ceux de mes confrères, qui comptent sur l’inspiration du Saint-Esprit. Car c’est M. Delarue qui vous soigne, n’est-ce pas?
La comtesse fit un signe affirmatif.
—Un savant du premier ordre, continua Darcy ironiquement; l’inventeur de la médecine orthodoxe... qui consiste à faire prendre des infusions de psaumes et des élixirs de litanies à différentes doses! Comment diable ne vous a-t-il pas guérie?