—Pardon, madame la comtesse; j’en ai déjà trop dit et mon indiscrétion est une faute; vous me permettrez d’écrire la consultation que vous m’avez fait l’honneur de me demander.

Il s’était approché d’une table sur laquelle se trouvait le pupitre, formula les prescriptions nécessaires, donna de vive voix quelques explications, puis salua froidement et se retira. Mais la comtesse demanda aussitôt son fils pour lui faire part de ce qu’elle venait d’apprendre. Cette confidence réveilla ses anciens projets. Honorine avait pu lui échapper par la fuite une première fois; mais, en la retrouvant, il était sûr de la forcer à le suivre, ou à racheter du moins sa liberté. Dans le cas même d’une mort prochaine, il pouvait tenter une réconciliation qui lui assurerait une partie des avantages sur lesquels il avait autrefois compté. Quoi qu’il arrivât enfin, il devait découvrir au plus tôt sa retraite dans l’intérêt de ses espérances. Il y tenait, en outre, dans l’intérêt de son orgueil, de sa haine. Ses échecs successifs l’avaient aigri contre la jeune femme; il en était venu à désirer ce qui pouvait la faire souffrir, même sans profit pour lui-même, il voulait se venger de tant de mécomptes et d’humiliations. Aussi commença-t-il, après l’avertissement de sa mère, des recherches actives et dont le succès ne pouvait être longtemps douteux. Il sut que le docteur s’était absenté un mois auparavant et qu’il avait pris la route de Granville! c’était assez pour le mettre sur la voie. Il régla tout pour une absence de quelques semaines et partit. La comtesse, prévoyant qu’il pourrait avoir besoin des conseils d’un homme versé dans les affaires, lui fit accepter Marquier pour son compagnon de voyage. Arrivés à Granville, leurs recherches commencèrent; mais toutes les précautions avaient été prises par Marc. Le duc, qui se faisait appeler comme autrefois M. Michel, passait pour le père d’Honorine, et de Gausson pour un cousin récemment arrivé en France. Du reste, nul ne les connaissait. Arthur entendit parler de cette famille étrangère retirée à la Brichaie sans que rien pût lui faire soupçonner la vérité. Toutes ses perquisitions du côté de Bréhal, de Gavray, de Villedieu, avaient été inutiles, et il commençait à désespérer lorsqu’il reçut de sa mère une lettre qui le força de suspendre ses recherches pour visiter, au nom d’amis communs, deux insurgés vendéens, récemment envoyés au Mont-Saint-Michel.

XXX
Rencontre.

Bien que la baie de Cancale soit surtout estimée des gastronomes, elle ne mérite pas moins la visite des touristes et l’admiration de quiconque se laisse émouvoir par les grands aspects de la création. Vous ne trouvez point, comme sur les grèves du Finistère, ces promontoires de granit taillé par les vagues en colonnes, en cavernes, en portiques; ce ne sont point non plus les hautes falaises du Calvados avec leur verdure rase et serrée, se déroulant sur le sol comme un tapis velouté; ici, tout est plat et aride, c’est le désert avec ses sables mouvants et ses lignes d’horizons infinis. Mais d’un côté les flots grondent à la limite de ce Sahara maritime, de l’autre des villes apparaissent au loin dans les brumes; et vers le milieu s’élève ce rocher aux flancs duquel pend une prison et que couronne la vieille église de l’archange! A une certaine heure tout est désert, morne, immobile dans cette plaine aride: mais attendez seulement quelques instants: un murmure bruira dans l’espace, une ligne blanche frémira à l’horizon, et ce murmure, c’est la voix de la mer, cette ligne blanche, c’est le flux qui arrive; vous avez eu à peine le temps de le reconnaître, de le nommer, que la plage a disparu partout; le mont qui, tout à l’heure dominait les grèves, ne domine plus que les vagues; en quelques instants le continent est devenu une île.

Depuis son retour à la santé, Honorine avait entrepris plusieurs excursions avec Marc, Françoise et de Gausson. Une barque de pêcheur les transportait le matin sur quelque point de la baie, et après avoir marché tout le jour sans autre guide que leur fantaisie, et s’en remettant au hasard pour leur découverte, ils la rejoignaient le soir, fatigués mais joyeux, et regagnaient la Brichaie bercés par la lame et éclairés par les étoiles. Souvent Honorine élevait la voix au milieu du murmure des flots; elle répétait de vieux airs de son enfance, ou quelque chant plus nouveau, choisi parmi les plus simples et les plus doux: Marcel l’appuyait, à demi-voix, de son accent profond; et alors, le pêcheur ravi restait appuyé sur sa barre, l’oreille au vent et le sourire sur les lèvres. Françoise, touchée, sans savoir pourquoi, embrassait Jules qui s’était endormi dans ses bras, et Marc, la tête penchée sur sa poitrine, s’oubliait dans de longues rêveries. Les promeneurs s’étaient d’abord peu éloignés de la Brichaie; mais le succès de leurs excursions les enhardit. Voulant les étendre plus loin et dans une nouvelle direction, ils partirent un matin avant le jour, arrivèrent à l’embouchure du Couesnon, petite rivière qui séparait autrefois la Bretagne de la Normandie, et de là gagnèrent à pied Pontorson.

Une partie du jour fut employée à parcourir les campagnes voisines. Jamais Honorine ne s’était sentie l’esprit si libre, le cœur si léger. Le soleil commençait à tomber, lorsque Marc rappela qu’il était temps de rejoindre la barque, si l’on ne voulait point manquer la marée. On reprit donc la route de la grève. L’ancien chouan alla en avant, de ce pas égal et modéré que donne l’habitude de la marche. Honorine et de Gausson suivaient plus lentement. Animée par la course, l’œil souriant et les traits illuminés de joie, la jeune femme marchait un bras appuyé sur celui de Marcel, dont elle sentait battre le cœur. Son autre main tenait une branche de houx ornée de ses fruits, et de longues herbes cueillies par de Gausson ornaient sa capote de soie violette. Son écharpe, à demi-échappée de ses épaules, laissait voir sa taille cambrée: elle se tenait penchée un peu en avant et la tête tournée vers Marcel, dans cette attitude de confidence si gracieuse et si caressante! A chaque pas, quelque nouvelle remarque ralentissait leur marche. Elle montrait la mer, les nuages, une cabane de paysan, et tous deux s’arrêtaient jusqu’à ce que la voix de Marc les avertît de nouveau. Ces avertissements devinrent de plus en plus fréquents. Le ciel s’était assombri; l’ancien chouan paraissait inquiet.

—De grâce! hâtons-nous, dit-il enfin; le vent commence à s’élever, et je n’aime point ces nuages.

—Que craignez-vous? demanda Honorine.

—Je crains du gros temps.

—Qu’importe?