—Aidez-moi à la sauver.
—Hélas! que faut-il faire? demandai-je; mon sang est à elle et à vous.
Elle eut l’air touché, et elle voulut écrire: c’était son testament: quand elle eut achevé, elle me regarda, et dit:
—Si j’osais vous le confier?...
—J’appuyai ma tête sur le bord du lit en pleurant, et je répondis:
—Pourquoi ne pouvez-vous me croire? Jusqu’à présent je n’ai su faire que le mal; vous ne pensez pas que je veuille faire le bien, et cependant je sens que je ne suis plus le même homme. Ah! demandez une preuve, Madame, demandez une preuve: que faut-il faire pour vous et pour elle? S’il suffisait de se battre... de travailler... de souffrir...! Ah! je voudrais vous donner ma vie, mon sang, pour vous faire croire...
—Je crois, me dit-elle; il le faut... Oui, vous veillerez sur elle; vous lui rendrez en dévouement ce que vous m’avez ôté en bonheur, oui, je vous crois... et je vous pardonne!
Alors elle me parla de sa fille; elle me dit quels projets d’avenir elle avait formés pour elle; de quels ennemis on devait la défendre; quels sentiments il fallait lui donner. Elle parla tant qu’elle eut de force, puis, quand elle sentit qu’elle ne pouvait en dire davantage, elle me montra une porte dérobée par laquelle je pouvais m’échapper. Il fallut avoir le courage de partir. Je lui demandai encore une fois son pardon; je baisai la main de l’enfant qui s’était endormie, et je m’enfuis éperdu. Mais quand je me présentai quelques jours après devant le conseil de famille pour remettre le testament de la baronne, la nourrice me reconnut, et je fus envoyé au bagne avec mes complices. J’aurais dû achever de m’y perdre comme tant d’autres; mais j’emportais avec moi un souvenir qui devait me servir de sauvegarde. Dans ce monde, dont j’avais été rejeté, restait une enfant au bonheur de laquelle j’avais promis de veiller. Cette idée me prit tout entier: c’était ma première affection; j’y reportai tout ce que mon cœur avait jusqu’alors économisé de tendresse. Peut-être aurez-vous peine à comprendre cette passion, Monsieur; moi-même je ne l’ai jamais essayé, et je ne saurais vous l’expliquer. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’à partir de ce jour je ne me trouvai plus étranger à la société des hommes; je ne m’estimai plus leur ennemi; j’avais parmi eux un intérêt. L’image de cette enfant flottait partout devant moi, comme on dit que l’image du Christ flottait autrefois devant les saints; j’y rapportais toutes mes actions. Acceptant ma captivité sans révolte, de peur de la prolonger, je m’étudiai à vaincre mes emportements, à obéir, à me soumettre. Ma bonne conduite m’avait fait placer au jardin botanique de l’hôpital maritime: le jardinier en chef me prit en amitié; il me donna des conseils, des leçons. Grâce à lui je pus acquérir l’instruction première qui m’avait fait défaut jusqu’alors; enfin, lors de l’incendie qui dévora l’arsenal, j’eus le bonheur d’être utile; une demande en grâce fut adressée en ma faveur, et l’on me rendit la liberté. Je savais la baronne au couvent de Tours; j’y courus, et, en déguisant mon âge, je réussis à m’y faire recevoir comme jardinier. Ce furent les deux plus douces années de ma vie entière. Je voyais l’enfant tous les jours, je lui parlais, elle m’appelait son ami! J’aurais voulu prolonger cette heureuse intimité au prix de tout mon sang!... Hélas! elle touchait à son terme. Un jour, attiré par les cris d’une des sœurs, j’arrivai assez à temps pour sauver Honorine qui se noyait, mais les efforts et le saisissement me firent perdre connaissance, et quand je revins à moi, le médecin appelé pour me donner des soins, avait aperçu la marque infâme qui dénonçait la honte de mon passé. Il fallut quitter le couvent. J’espérai en vain pouvoir rester dans le voisinage; lorsque j’avais quitté le bagne une résidence m’avait été imposée; arrêté en rupture de ban, je dus subir un nouveau jugement et une nouvelle détention. Ainsi ma captivité continuait sous une autre forme; on avait seulement élargi ma prison! Condamné à ne point franchir les limites qui m’avaient été prescrites, je ne pouvais espérer ni de voir la fille de la baronne, ni de veiller sur elle comme je l’avais promis! Un seul moyen me restait d’échapper à cette servitude; j’en avais horreur et pourtant je l’acceptai, c’était pour elle!... Muni d’un permis provisoire je partis pour Paris et j’entrai dans la police de sûreté. Le reste doit vous être connu. Vous savez comment mes efforts pour empêcher le mariage de Monsieur de Luxeuil avec sa cousine furent rendus inutiles, et quelles en ont été les suites. Hier encore j’espérais que notre retraite pourrait nous sauver... qu’elle prolongerait au moins ce temps de repos et de joie qui vous dédommageait du passé. Le hasard a déjoué tous mes plans, le moment suprême que j’espérais toujours reculer est venu. Notre existence à tous va se décider dans quelques heures! Voilà pourquoi j’ai parlé, Monsieur, et maintenant que j’ai tout dit, je vous répète ma demande et je vous conjure d’y répondre sans réticence, sans détour. Avez-vous dans votre cœur le même amour pour celle que j’ai osé nommer ma fille? Vous sentez-vous capable de lui tenir seul lieu de toute famille et de lui faire oublier à force de bonheur ce qu’elle a souffert jusqu’à ce jour?
De Gausson qui avait écouté la longue confidence du chouan avec un trouble mêlé d’horreur et de pitié, releva la tête. Il était très-pâle, mais il n’y avait dans son regard aucune hésitation. Il étendit la main comme s’il eût voulu prêter un serment et répondit d’une voix ferme:
—Sur ma vie et sur mon honneur, j’ai plus d’amour pour celle que vous avez nommé votre fille, sur ma vie et sur mon honneur je me sens capable de lui tenir lieu de tout et de la rendre heureuse.