Trois jours après les derniers événements connus du lecteur, Marc et Honorine gravissaient le coteau qui s’élève au nord de Trévières, entre la route d’Isigny et la petite rivière d’Esques. Tous deux venaient de quitter la voiture de Bayeux et se dirigeaient vers l’habitation de la mère Louis, dont ils aperçurent bientôt la toiture élevée.
Ancien domaine seigneurial transformé en exploitation agricole, les Motteux s’offraient sous un aspect équivoque dont le regard était désagréablement affecté. L’allée d’arbres qui menait directement au château avait été abattue et l’avenue elle-même livrée à la culture. Un chemin oblique conduisait maintenant aux bâtiments de service dans lesquels l’ancienne meunière avait établi sa ferme.
Quant au château, le rez-de-chaussée servait de magasin pour les récoltes, et l’étage supérieur de grenier à foin. Les combles avaient été abandonnés aux dégradations successives du temps, qui avaient fait fléchir le toit et brisé la plupart des fenêtres. A gauche de l’entrée s’élevait la chapelle dont la mère Louis avait fait une écurie, et la serre changée en grange. L’ancienne cour d’honneur était devenue une aire à battre le blé; enfin, les jardins dépouillés de leurs tonnelles, de leurs charmilles et de leurs fleurs, n’offraient plus à l’œil que de grands carrés de pommes de terre ou de choux qu’encadraient quelques restes de bordures de buis et au milieu desquels s’élevaient des socles de pierre surmontés de vases à demi détruits ou de statues mutilées.
Toutes ces transformations brutales donnaient aux Motteux un air trivial et dévasté. On n’y trouvait ni la triste majesté que l’abandon imprime aux grands édifices, ni la grâce champêtre de la ferme. C’était je ne sais quelle association de splendeur déguenillée et de simplicité prétentieuse. Le château n’avait pu devenir une ferme, et la ferme avait trop conservé du château. Ajoutez le désordre, inévitable dans toute grande exploitation dirigée par une femme, et l’économie inintelligente qui laissait les chemins impraticables et les clôtures en ruines.
Marc s’arrêta à quelques pas de la cour d’entrée, péniblement saisi. Son regard, après s’être promené un instant autour de lui, se reporta sur Honorine avec une sorte d’angoisse: mais une autre préoccupation troublait alors celle-ci: elle songeait à l’accueil qu’elle allait recevoir de sa grand’mère, et comme il arrive souvent dans les inquiétudes extrêmes, elle pressait le pas afin de savoir plus vite ce qu’elle avait à craindre ou à espérer. Marc franchit avec elle la porte d’entrée, et allait s’avancer vers la ferme pour demander la mère Louis, lorsqu’elle parut à la porte des écuries avec un paysan. Tous deux paraissaient vivement irrités.
—Moi, je te dis, Romain, que tu me paieras la bringée (vache tachetée), s’écriait la fermière, vu que c’est ton chien qui l’a égohinée (étouffée).
—Pourquoi que vous faites pâturer la bête dans un endroit qu’est pas enclos, répliquait le paysan; je réponds pas de mon chien.
—Non! eh bien! c’est ce que nous verrons; je te ferai venir devant le juge.
—Faut pas m’écarer (irriter), mam’ Louis, reprenait Romain, qui froissait son bonnet entre ses mains: vous m’avez fait de la peine assez souvent; mais y a pas de saint qui ne se fatigue à la fin.
Comme la mère Louis allait répondre, Honorine, qui venait de l’apercevoir, courut à sa rencontre.