Je n’avais pas envie de sourire. Je songeais tout d’un coup. Devant ce visage serré d’angoisse et tendu par les doigts de la douleur, je revoyais certain soir pas trop reculé encore et repéré de moi seul, un homme tristement satisfait d’être enfin contraint de partir, de mettre entre une femme trop chérie et lui-même une longue distance : quatre journées de mer, deux nuits de wagon et tous les aléas d’une correspondance jamais équilibrée qui exigerait une semaine pour apporter la réponse d’une lettre envoyée huit jours plus tôt.
Dans l’anxiété d’une terre nouvelle, cet homme que je connais, a essayé depuis d’échapper à un souvenir. Changement de climat. Vieille recette que l’on dit infaillible. Il pourra comparer ensuite, plus tard, beaucoup plus tard, s’il le peut ou s’il le croit nécessaire, quand il aura renouvelé ses yeux et maintenu un courant d’air dans son cœur, l’image qu’il a emportée avec celle qu’il a laissée.
Infidélité intraduisible des hommes qui n’a d’égale que celle des femmes. Celui-là s’est donc jeté avec violence dans une affection qui passait à sa portée, car c’est encore une seconde ancienne recette qui fit ses preuves, paraît-il.
Mercédès avait senti que cet homme était malheureux, mais celle que je ne puis nommer, si elle avait eu connaissance d’un si prompt revirement, qu’aurait-elle pensé ? Sans doute, elle se serait dit : « Eh bien, il ne tenait pas trop à moi. Pas autant qu’il l’assurait en tout cas. Les hommes sont inconstants et perfides… » Aurait-elle eu raison ?
Je n’ai pourtant pas agi par dépit. Sans chercher des excuses, c’est plutôt par désœuvrement, par ennui et par volonté d’oublier. Mais je ne puis pas, cette nuit, effleurer, même de loin, dans ma lettre d’adieu, ce pauvre malentendu. D’abord ma lettre est finie. Quant à Mercédès, je n’ai rien à lui apprendre. Et si, par hasard, elle tenait à conserver quelques mensonges choisis !…
Ainsi dans l’isolement nocturne d’un bureau de sous-officier, je rassemblais des fragments d’existence. Quelques bruits dehors près de ce jardin de presbytère ou de maison centrale. Je les connais. Je m’y suis promené avec mes soucis, souvent, à toute heure du jour. La nuit également ayant eu soin, dans l’après-midi, de ratisser les allées, en laissant près des corbeilles de fleurs, une bordure franche de terre silencieuse où je pourrais passer, pour atteindre la porte, sans déranger les gardiens, les sentinelles ou les sous-officiers, tous gens qui ont le sommeil léger.
A cette minute, est-ce bien Mercédès que je regrette ? Je ne sais rien d’elle. Je ne lui ai rien demandé. Quelle rare discrétion ! Il faut que ce soit Mercédès et non une Autre… Mais sans doute ce départ d’Oran pour le Sud-Tunisien, est-ce un avantage ?
III
LA PORTE DU CONTROLE
A peine si j’ai eu le temps de sommeiller un peu, cette nuit. Déjà cinq heures du matin ! Ceux qui partent pour le Sud, Planier et moi, doivent prendre à six heures, au terminus, le tramway qui s’arrête à Oran, à l’intérieur de la ville. De là, on grimpe à la caserne Neuve où Mutzig, dit Affaissé, se propose de passer une de ses chères inspections.
La caserne est loin, haut perchée sur un plateau fortifié qui domine la vieille colonie espagnole et la mer. On y accède par de petits chemins où des voies tournantes compliquées d’escaliers, servent de raccourcis.