— Avec quel docteur ?… Ah ! c’est un chic… Je l’ai connu à Alger… Alors vous parlez d’une visite au dispensaire…
Et c’est le cortège des souvenirs. Angèle-Carmen s’assied entre nous. Elle a déjà fini le verre de Thuaire qui n’a pu placer un mot. Elle continue :
— Le nouveau, il est dur. Il vient avec un grand poseur aux cheveux blancs…
Puis, sans transition, Carmen nous parle de Mireille qui est furieuse, parce qu’on vient de la consigner, de Mignon qui est de repos, de Béatrice qui va partir, enfin :
— Qu’est-ce que tu paies ?
Et sans attendre, elle court danser avec un pesant territorial qui vient d’arriver… La salle où nous sommes installés est misérable. Quelques bancs, des tables de bois. Dans le fond, un comptoir où trône une courte femme aux yeux furieux que les filles appellent la « mama ».
Dans le coin opposé, deux chaises. Un violon pleure sur un air sautillant, un accordéon nasillarde des valses. Des femmes tourbillonnent avec des zouaves… En regardant mieux, on distingue Angèle-Carmen qui patauge un tango et une autre femme mince et vive avec cheveux noirs que souligne un ruban rouge…
A présent, les danseurs se séparent, regagnent leurs tables. J’ai bien fait de venir ici. C’est une distraction. Et l’on peut toujours croire que l’on entre pour « des études de mœurs ». Une jeune personne qui me tourne le dos, secoue une jupe courte d’un vert de prairie…
— C’est Gâtouse, me confie le brigadier… L’infirmier au képi de fantaisie est chargé de conduire son caniche Puick à la promenade. Car Puick appartient à Gâtouse.
Le spahi parle haut. Comme Gâtouse entend son nom, elle fait demi-tour prestement… Ce visage long, ces yeux de velours noir, ce teint de bronze… où donc ai-je déjà vu cette figure un peu mélancolique et qui s’efforce au sourire ? Il me semble même que Gâtouse me regarde avec étonnement et cherche à se souvenir. Mais non, je dois me tromper… Cependant ces tatouages sur le front, cette croix de lorraine sous les cheveux à la chien, cette branche décorative sur le menton…