Impossible de descendre à Oran, désormais. Je dois partir demain et boucler mon sac cette nuit même…
Pourquoi s’attacher ?… Une fois de plus, il faut reprendre la route et faire, le visage serré, les gestes attendus.
Ce n’était pourtant pas une bien grande passion que Mercédès, espagnole vive et paresseuse, ardente et molle tour à tour, qui était libre un soir sur trois, dont l’existence fut toujours pour moi un mystère de mensonges inconsistants et de troubles accès de franchise… Cependant, c’était Mercédès…
On laisse derrière soi, toujours plus qu’on ne l’imagine. Ce sourire, ces yeux, cette voix, ces façons de recevoir les caresses, de les rendre et de gémir, tu ne les retrouveras plus. Jamais. Et tu ne les garderas pas dans ton souvenir, quoique tu en dises. Tu les oublieras. Une autre, dont le nom n’est pas écrit pour toi à cette heure-ci, les effacera qui t’apportera un nouveau sourire, d’autres paroles, d’autres attitudes… Tu le sais cependant et tu souffres…
— Eh bien, j’étais inquiet ! me crie Fribourg sitôt qu’il m’aperçoit… Mon pauvre vieux, j’ai une bien mauvaise nouvelle à t’annoncer.
— Je connais, dis-je avec une assurance tranquille qui me ravit, car elle déconcerte Fribourg, un gros homme de colon, maréchal des logis maintenant et qui veut bien rendre service, mais à coup sûr.
— Tu sais quoi ?…
— Demain matin, Alger ?…
Je serre quelques mains qui se tendent pour les habituelles condoléances. Planier, un jeune garçon qui vient du Limousin, en passant par Limoges, échafaude déjà le « barda » des zouaves, ce ridicule sac d’infanterie sur lequel on roule le pantalon-juponné, le capuchon, la petite veste coupée pour un singe de cirque, le couvre-pied, les piquets, la toile de tente, la gamelle, un plat de campement et puis quoi encore ?…