— Monte cette machine-là avant de te coucher, me conseille Planier, qui, avec le fourreau de sa baïonnette, façonne les angles de son sac.

— Demain, il fera jour, dis-je.

— Demain, tu n’auras pas le temps de faire ton sac…

Je m’adresse à Fribourg qui attend l’arrivée du contre-appel, nouvelle qu’on lui confia en secret et qu’il a généreusement répandue pour que les manquants soient réduits au minimum.

— Je puis aller dans ton bureau ?

— Oui. Fais attention au verre de la lampe ; il est cassé. Si tu te cognes dans quelque chose, ne gueule pas au secours. C’est un banc que je laisse retomber derrière la porte pour plus de sûreté. Et ferme la fenêtre ; la lumière attire les moustiques…

C’est un bureau comme tant d’autres. Des règles, des porte-plumes, des dossiers, des cartons, des cahiers. Enfin, un buvard et du papier. Dehors, la nuit d’Afrique, lasse et profonde. Je m’assieds sur cette chaise fatiguée. Pour la dernière fois, sans doute. Cependant, l’existence s’organisait ici, cahin-caha… Je savais où passer la moitié de mes nuits. Pour l’emploi des journées, le service, les ordres et les contre-ordres y pourvoyaient. Il n’y avait pas de raison que cela ne durât point. « Mais le bonheur est passager », comme chantait Mercédès, d’après Manon… Il est temps d’écrire une lettre d’adieu.

Cette nuit, onze heures.

Très chère amie,

Je vous écris sur un coin de table, à la hâte. Je viens de recevoir l’ordre de partir, ce qui vous explique que je n’ai pu me rendre chez vous, ce soir…

— Ainsi, me dis-je, elle ne saura pas que je suis allé chez elle et que je ne l’ai point trouvée. Sa logeuse oubliera, comme d’habitude, de la prévenir qu’un « Frankaouï » est venu la demander… Reprenons :

… J’ai le cœur bien lourd, je vous assure et je vous revois encore, je vous reverrai toujours dans l’escalier, debout, au moment de nos séparations, le matin, ne pouvant nous résoudre à nous quitter. Si cela devait être la dernière fois ! pensions-nous. Eh bien, avant-hier, ce fut la dernière fois ; nous le savons aujourd’hui…