Les Josserand en question sont: M. Eugène Josserand, 28, rue des Feuillantines; M. Josserand, 2, rue de Poissy, et M. H. Josserand, employé de commerce à Rethel.
Le Mouret est M. Mouret, employé au ministère de la guerre.
Eh bien! je refuse très catégoriquement de faire droit à leurs réclamations. Même je déclare que je vais rétablir le nom de Vabre, que j'ai remplacé par «Sans-Nom», pour montrer à quelles œuvres ridicules nous conduirait l'interprétation absolue du jugement rendu contre moi par le tribunal civil. En un mot, je préviens les homonymes de mes personnages que je ne supprimerai leurs noms de mon roman que contraint par la justice. Ils peuvent m'envoyer du papier timbré. Autant de réclamations, autant de procès.
En faisant cela, je cède au seul désir de voir enfin s'établir une jurisprudence nette. Dans l'affaire Duverdy, il paraît qu'on a cru à une vengeance politique de ma part. L'opinion, au Palais, est que les juges ont voulu se prononcer sur un cas particulier, sans régler à jamais le point de droit. Voilà pourquoi je tiens à retourner devant le tribunal, de façon à ce que la question soit posée sur toutes ses faces et résolue d'une façon définitive. Si cette question ne peut être éclaircie, comme on le prétend, que par une série d'arrêts, il est nécessaire que ces arrêts soient rendus le plus tôt possible, car les romanciers ne sauraient travailler longtemps sous la menace du précédent Duverdy.
Qu'on nous dise tout de suite ce qu'on désire faire de nous. Si l'on entend tuer le roman moderne, il ne restera plus aux romanciers qu'à s'adresser au pouvoir législatif, pour lui demander une loi formelle qui décide de leur sort.
Par exemple, prenez la réclamation de M. Mouret. N'est-elle pas la plus stupéfiante du monde? En 1869, j'ai publié, dans Le Siècle, La Fortune des Rougon, premier roman de mon Histoire des Rougon-Macquart: et c'est là que j'ai employé pour la première fois le nom de Mouret. Depuis cette époque, depuis treize ans, ce nom de Mouret est revenu dans tous les romans qui ont suivi, particulièrement dans La Conquête de Plassans. Enfin j'ai écrit La Faute de l'abbé Mouret, dont la vingtième édition est en vente. C'est aujourd'hui qu'un Mouret se produit pour exiger la suppression de son nom, lorsque l'œuvre a treize ans de date et compte dix volumes. Voyez-vous un tribunal me condamner à enlever ce nom, condamner par là même mon éditeur à mettre au pilon une cinquantaine de mille francs de marchandises, condamner enfin mon œuvre entière? Cela n'est pas admissible.
Et toutes ces réclamations viennent du jugement Duverdy. Les plaignants ne s'en cachent pas, ils s'appuient sur la chose jugée, ils me somment d'obéir. Plus j'obéirai, plus les exigences redoubleront. Cette situation est intolérable. J'avoue que je suis absolument effaré. Ajoutez que mon éditeur n'ose pas tirer Pot-Bouille, et, comme le livre est composé, rien ne l'empêche de m'attaquer, lui aussi, devant les tribunaux. J'attends donc les procès; après un, un autre, et jusqu'à ce que je sache clairement ce qui m'est permis et ce qui ne m'est pas permis.
Bien cordialement à vous.