Médan, 27 avril 1882.
J'ai fini Côte à côte hier soir, mon cher Rod, et je veux vous dire brièvement que j'ai été en somme très satisfait.
D'abord, quelques restrictions. Votre Juliette n'est pas très d'aplomb, je crois; ou tout au moins vous n'avez pas assez expliqué en elle la crise, entre le dégoût que son mari finit par lui inspirer, et la tendresse dont elle se prend pour le pasteur Planel. Comment la femme froide du début devient-elle la femme passionnée de la fin? et surtout comment les rapports qu'elle a dû cesser avec son mari, par santé, peuvent-ils être repris impunément avec un amant. D'autre part, je regrette que vous n'ayez pas tiré tout le parti dramatique désirable de Marthe, la fille de la bonne. La présence de cette enfant dans le ménage aurait dû, je pense, déterminer certaines choses au dénouement. En somme, quoique bien construit, le roman aurait pu donner davantage, car le sujet est très beau.
Mais vous avez des choses tout à fait bien. Votre George se tient d'un bout à l'autre, et l'étude de sa déchéance est bien menée. Très bonnes pages chez la sage-femme. Excellente également, quoique un peu trop brusque, la rupture définitive du ménage. Tout cela est loin d'être gris; ce sont vos personnages secondaires qui donnent à l'œuvre des fonds gris. Et j'aime aussi beaucoup le dénouement, bien qu'il soit un peu voulu; car, malheureusement, les George, à moins d'être très vieux, tombent de gueuse en gueuse, et jusqu'au fond de l'égoût.
Ce dont je vous complimente encore, c'est de la forme, qui est simple et nette. Vous voilà dans une bonne voie.
Tout ceci au courant de la plume, pour vous dire que je vous ai lu. Mais je suis trop paresseux, j'attends de vous voir pour causer plus sérieusement de votre œuvre.
Cordialement à vous.
A Henry Céard.
Médan, 29 avril 1882.