Enfin, c'est décidé: nous partons le 8 pour le Mont-Dore, et nous serons à Aix dans les premiers jours de septembre. De là, nous filerons jusqu'à Nice avec les Charpentier, qui doivent nous rejoindre à Marseille, Mais nous vous donnerons toujours une semaine. Seulement, je vous en prie, ne soufflez mot de ce voyage, car je tremble à l'idée des fâcheux.—Alexis et Cézanne, qui sont chez moi en ce moment, se trouveront là-bas en même temps que nous.—D'ailleurs, je vous écrirai du Mont-Dore.
Rien de nouveau, en attendant.—Je travaille, c'est l'éternelle chanson. Je lis vos lettres du Sémaphore, dont certaines m'intéressent et me plaisent beaucoup.—Comme vous, je souffre de la chaleur, qui n'est pas très forte en ce moment. Mais nous «jouissons» d'une sécheresse extraordinaire pour le pays: depuis un mois, il n'a pas plu, mon jardinier se désespère.—Et rien autre.
A bientôt, mon cher Coste, préparez-vous à nous offrir à déjeuner à votre bastide.—Ma femme vous envoie ses amitiés, et j'ajoute une vigoureuse poignée de main.
A Henry Céard.
Mont-Dore, 23 août 1885.
Non, certes, mon ami, vous ne m'avez pas fait de la peine. Où et comment auriez-vous pu m'en faire? Votre lettre me chagrine. Je vous y vois seul et désespéré, plus que je ne l'aurais cru. Il n'y a que le travail, créez-vous quelque grosse besogne, donnez-vous un but; c'est le seul oubli possible de la vie. Mais dites-vous bien que nous nous connaissons trop et que nous nous aimons trop maintenant pour jamais nous blesser.
Voici les raisons de ma paresse à vous écrire:
Nous avons eu ici, cette année, un début déplorable. Ma femme a dû prendre froid en chemin de fer; si bien qu'elle est arrivée avec un gros rhume et qu'elle a gardé le lit deux jours. Me voyez-vous, dans la banale chambre d'hôtel, avec la terreur inavouée d'une fluxion de poitrine, au milieu de l'indifférence des bonnes et du tapage épouvantable des autres voyageurs! Nous occupons la chambre du premier au coin de la place et de la rue Ramond, et vous n'avez pas la moindre idée du vacarme: les chevaux, les ânes, les voitures, les cris des marchands, le tout accompagné par les volées de cloche des hôtels, le hurlement des chiens et la trompette exaspérante de l'omnibus de La Bourboule. Ayez une malade chère dans un lit, et jugez de la cruauté de ce Mont-Dore, où l'on vient payer de tant de soucis une illusion de santé.—Je me hâte d'ajouter que ma femme va beaucoup mieux, et que le traitement, qui la fatigue extrêmement cette année, paraît pourtant avoir de bons résultats.
Mon second empêchement a été le travail. J'avais laissé à Paris les sept premiers tableaux de Germinal et j'ai voulu abattre les cinq derniers. Ils sont finis d'hier. C'est un gros ennui de moins. Je serais très content, si j'avais la moindre illusion sur les gifles que mon travail va recevoir au Châtelet. Ainsi j'ai donné à la foule un rôle important qui sautera évidemment aux répétitions, car il faudrait que je perdisse moi-même deux mois pour tâcher de mettre sur pied cette tentative. On m'a déjà fait remarquer avec effroi que des figurants à vingt sous la soirée «ne pouvaient pas jouer». C'est dommage, il y aurait là quelque chose de très saisissant à tenter.