Et voilà, mon ami, j'allais vous écrire enfin lorsque j'ai reçu votre lettre. J'allais vous dire que nous menons ici une existence de petits bourgeois de province. On ne nous a pas encore vus au Casino, ni dans un café, et nous n'avons pas fait une seule promenade en voiture. Je me suis procuré une lampe, et nous passons les soirées dans notre chambre, comme à Médan, à prendre notre thé, que nous faisons nous-mêmes. Pourtant, comme notre séjour s'avance, nous allons nous remuer un peu, aller à La Bourboule, que nous avions négligée l'année dernière.

Notre voyage dans le Midi avec les Charpentier est flambé. Ils m'ont écrit une lettre, pleine de terreur du choléra. Irons-nous là-bas tout seuls? C'est peu probable, notre médecin ici nous le déconseille. Il est à croire que nous partirons le 3 septembre, que nous flânerons jusqu'au 10, pour rentrer ensuite à Médan. Je vous écrirai, je vous ferai signe, lors de notre passage à Paris, pour que tous veniez manger la soupe avec nous.

J'ai beaucoup regretté pour vous la disparition du Télégraphe. Mais c'était fatal, j'avais flairé la chose, et c'était pourquoi j'hésitais tant à conclure pour mon roman. J'en suis revenu au train-train ordinaire, j'ai traité pour vingt mille francs avec Le Gil Blas, car Le Figaro m'a décidément effrayé, j'ai vu le bâillement d'ennui des lecteurs devant ce bouquin de pure physiologie artistique et passionnelle.

Travaillez, travaillez, mon ami. Je vous jure que l'oubli est là, même quand le travail est lourd, même quand il est ingrat. Et dites-vous que vous avez des amis qui vous aiment et qui veulent vous savoir heureux[53].

Une bonne poignée de main de nous deux.


A Coste.

Mont-Dore, 1er septembre 1885.

D'après vos nouvelles, et d'après celles des journaux, je pense comme vous, mon cher ami, que nous pourrions très bien nous risquer à Aix. Mais nous reculons au dernier moment: à quoi bon risquer un millionième de mauvaise chambre, dans un voyage de simple plaisir? Je préfère organiser autre chose, un séjour là-bas de deux ou trois mois, cet hiver peut-être, ou à coup sûr dans le courant de l'année prochaine; car ma femme est décidément très souffrante des bronches, et je pense que le Midi lui ferait plus de bien que le Mont-Dore où le climat est très âpre.—Vous nous dites: à bientôt; ce n'est pas à bientôt, mais à quelques mois certainement.

Nous allons donc rentrer à Médan, sans trop nous presser. Le pis est que je suis en retard, pour mon bouquin, dont le quart à peine est écrit. Puis, Germinal au Châtelet va me tracasser, malgré mon désir de m'en occuper le moins possible. Moi qui avais espéré quinze beaux jours de vacances, à manger des oursins et de la bouillabaisse!