J'ai déjà écrit à Clemenceau. Je lui écris encore en même temps qu'à vous, pour lui répéter ce que je lui ai déjà dit, que je le laisse seul maître de la situation! Je n'agirai certainement en dehors de lui que lorsqu'il m'aura averti lui-même de n'avoir plus à compter sur ses bons offices.
Et maintenant, pardonnez-moi de vous avoir fourré là-dedans. Il m'était si facile d'en porter toute la responsabilité, qui m'est légère!
Bien affectueusement à vous.
Au journal Le Figaro.
9 décembre 1885.
Louis Desprez[55].
Je l'ai connu et je l'ai aimé.
C'était un pauvre être, mal poussé, déjeté, qu'une maladie des os de la hanche avait tenu dans un lit pendant toute sa jeunesse. Il marchait péniblement avec une béquille, il avait une de ces faces blêmes et torturées des damnés de la vie, sous une crinière de cheveux roux.
Mais, dans ce corps chétif d'infirme, brûlait une foi ardente. Il croyait à la littérature, ce qui devient rare. Il avait le plus haut des courages, le courage intellectuel; que d'hommes de grand talent sont des lâches dans l'ordre des idées! C'était en le sentant brave et croyant que je m'étais mis à l'aimer. Fils d'un universitaire, il avait dû rompre avec sa famille, il vivait d'une petite rente, à l'écart; et cet enfant de vingt et quelques années, si faible, rêvait les grandes luttes, s'exténuait au travail, déjà marqué pour le martyre.