Lorsqu'il eut publié Autour d'un Clocher, et qu'on lui fit ce procès imbécile dont il allait mourir, je fus pris d'une pitié inquiète devant sa faiblesse. Il m'avait demandé mon avis, je le conjurai de plier l'échine, d'implorer la clémence par une attitude soumise. Mais il ne m'écouta point; on se souvient peut-être qu'il voulut plaider lui-même son cas, réclamer à voix haute la liberté des lettres, ce qui, naturellement lui valut un mois de prison. N'était-ce pas fatal? La loi inepte[56] qu'on a votée pour empêcher le trafic malpropre d'une douzaine de polissons, ne devait elle pas égorger d'abord un pauvre enfant qui promettait un écrivain de race? Toujours l'effroi de la liberté, cet effroi qui, un de ces beaux matins, nous mettra au cou le carcan d'un dictateur.

Voilà le malheureux à Sainte-Pélagie, car il refusa encore de m'entendre lorsque je le suppliai de solliciter la grâce de faire son mois dans une maison de santé. Il s'obstinait crânement à faire sa peine, an nom de la littérature outragée en lui. Et le martyre passa ses espérances, car on le mit avec les voleurs, dans l'enfer du droit commun; oui, pour avoir écrit un livre, pour quelques pages libres, comme il y en a cent dans nos vieux auteurs! Nous allâmes le voir, Daudet et moi, et je me souviendrai toujours de son entrée, dans le petit parloir: effaré, hâve, ses cheveux rouges dressés sur son front livide, n'ayant pas même pu se laver depuis cinq jours, si sale qu'il ne voulut point nous donner la main. M. Camescasse, alors préfet de police, a été particulièrement odieux dans cette affaire. Vainement, des hommes de lettres s'en mêlèrent, il fallut qu'un homme politique, M. Clemenceau, intervînt. C'était dans l'ordre, ces gens au pouvoir nous dédaignent, mais pas autant que nous les méprisons.

Eh bien! ils l'avaient assassiné, simplement. Quand il sortit, il vint me voir, traînant sa jambe avec plus de peine, et il me dit: «Je crois bien qu'ils m'ont achevé; je vais m'enterrer à la campagne, pour tâcher de me remettre». En arrivant là-bas, dans la petite maison qu'il possédait au fond de la Champagne, il dut prendre le lit et il ne l'a plus quitté; des souffrances atroces, la jambe immobilisée dans un appareil, et un rhume, aggravé par Sainte-Pélagie qui se tournait en bronchite aiguë. Hier, il en est mort.

J'avoue que je n'ai pas mon sang-froid. Tout à l'heure, en apprenant la nouvelle, je me suis senti soulevé de colère. Mes mains en tremblent encore, c'est une rage d'indignation. Et le pauvre enfant me hante, il se dresse continuellement devant mes yeux, il semble attendre quelque chose de moi. Oui, c'est son dernier vœu que j'ai à remplir, j'aurais un éternel remords si je ne protestais pas à voix haute, de toute ma douleur. Je le dois à lui, à moi-même, à la littérature qui est ma vie. En ce moment, je ne veux plus savoir si, dans cet assassinat, il y a eu un tribunal, des jurés, un préfet de police; j'ai l'unique et invincible besoin de crier: «Ceux qui ont tué cet enfant sont des misérables!»


A Alphonse Daudet.

Médan, 15 décembre 1885.

Certes, oui, mon ami, nous voulons être tous les deux de la fête. Mais n'envoyez pas les places ici, de peur qu'elles ne se croisent avec nous; remettez-les à Charpentier, chez qui nous devons dîner, le soir de Sapho. Et merci.

Je viens de recevoir Tartarin. Il a bon air et sent bon. Les extraits que j'ai lus dans les journaux sont d'une bien jolie verve. Nous allons, ce soir, commencer le vrai régal, et nous en causerons, comme vous dites.

Rien de nouveau ici, naturellement. Je travaille à en être malade, bousculé par ce diable de Gil Blas, qui m'a fait accepter une date trop rapprochée. Je souhaite ardemment les deux jours de repos que je vais prendre.