Médan, 4 septembre 1891.
Enfin, mon cher confrère, je me décide à vous écrire. Il faut me pardonner mon long silence. J'ai eu toutes sortes d'ennuis et de travaux, et mon roman est terriblement en retard.
Vous me demandiez des détails sur La Débâcle. Il m'est bien difficile de vous donner quelque chose de nouveau, car tous les journaux ont raconté mon voyage à Sedan, mes idées sur la guerre, le plan du livre, etc., etc.
Je préfère vous indiquer, à grands traits, ce que je désire faire. D'abord, dire la vérité sur l'effroyable catastrophe dont la France a failli mourir. Et je vous assure qu'au premier moment cela ne m'a point paru facile, car il y a des faits lamentables pour notre orgueil. Mais, à mesure que je me suis enfoncé dans cette abomination, je me suis aperçu qu'il était grand de tout dire, et que nous pouvions tout dire maintenant, dans la satisfaction légitime de l'énorme effort que nous avons du faire pour nous relever. Je suis content, j'espère qu'on me tiendra compte de mon impartialité. Tout en ne cachant rien, j'ai voulu «expliquer» nos désastres. C'est l'attitude qui m'a paru la plus noble et la plus sage. Je serais bien heureux si, en France et en Allemagne, on rendait justice à mon grand effort de vérité. Je crois que mon livre sera vrai, sera juste, et qu'il sera sain pour la France, par sa franchise même.
Comme toujours, j'ai désiré avoir toute la guerre, bien que mon épisode central soit Sedan. J'entends par toute la guerre: l'attente à la frontière, les marches, les batailles, les paniques, les retraites, les paysans vis-à-vis des Français et des Prussiens, les francs-tireurs, les bourgeois des villes, l'occupation avec les réquisitions en vivres et en argent, enfin toute la série des épisodes importants qui se sont produits en 1870. Et vous vous doutez bien que cela n'a pas été commode d'introduire tout cela dans mon plan. J'ai toujours, comme nous disons, les yeux plus grands que le ventre. Quand je m'attaque à un sujet, je voudrais y faire entrer le monde entier. De là mes tourments, dans ce désir de l'énorme et de la totalité, qui ne se contente jamais.
J'ai divisé l'œuvre en trois parties, de huit chapitres chacune; donc en tout vingt-quatre chapitres. Je crains que le volume ne soit encore plus long que La Terre. La première partie comprend les premières défaites sur le Rhin, la retraite jusqu'à Châlons, puis la marche de Reims à Sedan. La seconde partie est entièrement consacrée à Sedan, une bataille qui aura près de deux cents pages. La troisième partie donnera l'occupation, les ambulances, tout un drame particulier au milieu d'un épisode de francs-tireurs, enfin le siège de Paris et surtout les incendies de la Commune, par lesquels je finirai, dans un ciel sanglant.
Quant à mes études préparatoires, voici:
J'ai suivi mon éternelle méthode: des promenades sur les lieux que j'aurai à décrire; la lecture de tous les documents écrits, qui sont extraordinairement nombreux; enfin, de longues conversations avec les auteurs du drame que j'ai pu approcher. Voici ce qui m'a le plus servi pour La Débâcle. Lorsque la guerre fut déclarée, il y avait, dans les professions libérales, parmi les avocats, les jeunes professeurs, même parmi les universitaires, les anciens professeurs, sur le pavé, des gens souvent de grande instruction pas enrôlés, exempts de service, qui se firent enrôler comme simples soldats. Le soir, au bivouac, ils notaient dans de petits carnets leurs impressions, leurs aventures. J'en ai eu cinq à six entre les mains, qui me furent offerts par écrit, tantôt l'original, tantôt une copie; un ou deux même étaient imprimés. Ce qui avait surtout, dans ces carnets, de l'intérêt pour moi, c'est la vie, la chose vécue. Tous se ressemblaient. Il y avait là une généralité absolue d'impression. Tout cela, le fond même de La Débâcle, me fut donné par ces carnets.