Non, je n'ai pas travaillé à mon roman pendant mon dernier voyage aux Pyrénées. Je ne puis travailler que lorsque je m'installe pour quelques jours au moins dans un pays. Cette fois, j'avais emporté dans ma malle les cinq premiers chapitres terminés, espérant les relire, et je n'en ai pas même trouvé le temps.
Non, je n'ai visité ni l'Alsace, ni la Lorraine. J'aurais voulu aller à Mulhouse et revenir sur Belfort, pour faire la route que le 7e corps a suivie, dans sa retraite. Mon roman ouvre par cette retraite. Mais j'ai reculé devant l'ennui du passeport à demander et de la curiosité tracassière que mon voyage exciterait sans doute. D'ailleurs, je n'avais là que quelques pages à écrire, je me sais contenté de notes données par un ami. Ma grosse affaire est de Reims à Sedan, et surtout autour de Sedan.
Je ne sais ce que vous voulez me dire, en me parlant d'une idée de Flaubert, à propos de l'empereur en calèche, rencontré et insulté par des prisonniers français, après le désastre de Sedan. Jamais je n'ai entendu Flaubert parler de cela. Il y a une légende sur l'épisode. J'ai fait une enquête, la rencontre a pu avoir lieu; je m'en servirai même, bien que le fait ne soit pas absolument prouvé. Il est vraisemblable, des officiers m'ont dit qu'il était exact.
Le titre La Débâcle n'a pas d'histoire. Voici très longtemps que je l'ai choisi. Lui seul dit très bien ce que veut être mon œuvre. Ce n'est pas la guerre seulement, c'est l'écroulement d'une dynastie, c'est l'effondrement d'une époque.
Et, maintenant, vous voulez savoir si je suis content. Ne vous ai-je pas déjà dit que je n'étais jamais content d'un livre, pendant que je l'écrivais? Je veux tout mettre, je suis toujours désespéré du champ limité de la réalisation. L'enfantement d'un livre est pour moi une abominable torture, parce qu'il ne saurait contenter mon besoin impérieux d'universalité et de totalité. Celui-ci me fait souffrir plus que les autres, car il est plus complexe et plus touffu. Ce sera le plus long de tous mes romans. Il va avoir mille pages de mon écriture, ce qui fera six cents pages imprimées. J'achève en ce moment la deuxième partie, c'est-à-dire le deuxième tiers. Je n'aurai fini qu'en avril. La publication commencera dans La Vie populaire le 20 février, et durera quatre mois et demi. Le volume paraîtra chez Charpentier le 20 juin. Des traductions vont paraître simultanément en Allemagne, en Angleterre, en Amérique, en Espagne, en Portugal, en Italie, en Bohême, en Hollande, en Danemark, en Norwège, en Suède et en Russie.
Et voilà, mon cher confrère. Souhaitez-moi du courage et de la santé.
A Alphonse Daudet.
Paris, 5 mars 1892.
Mon cher Daudet, j'espérais vous parler de votre livre, en allant vous serrer la main. Mais je crains que ma visite ne tarde trop, et je me décide à vous écrire avec quelle joie littéraire et quelle émotion je viens de lire cette histoire si fine et si poignante.