Antoine m'écrit qu'il va donner une quarantaine de représentations en province, Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, et qu'il voudrait bien jouer Tout pour l'honneur, mais qu'il craint un refus de votre part, parce que vous avez blâmé ses tournées en province. Je crois bien qu'il se trompe et que vous trouverez comme moi qu'il peut être intéressant de voir votre pièce triompher dans les grandes villes, pour revenir de là se caser au répertoire de quelque théâtre grave. En tous cas, il est bien entendu que je vous laisse agir à votre volonté.
Êtes-vous libre samedi soir? Nous sommes forcés d'aller coucher à Paris, et vous seriez bien gentil de venir dîner avec nous. Nous ne serons que nous trois. Je voudrais causer avec vous d'autre chose.—Et je vous lirai mon discours aux Félibres, car vous savez que je préside dimanche, à Sceaux, la fête des Félibres.—Hein? je vous promets là un dessert irrésistible!
Bien affectueusement.
A Alfred Bruneau.
Médan, 8 juillet 1892.
Mon cher Bruneau,
Je vous envoie le troisième acte[68]. J'ai eu simplement à modifier certains vers. Il me paraît bien, toujours un peu court, un peu sec. Mais cela vaut peut-être mieux pour la rapidité, la netteté de l'œuvre. Seulement, je vous conseille fort d'élargir tout cela par des flots de musique. Il faut que vous mettiez là-dedans toute la puissance, toute l'envolée qui n'y est pas; autrement, nous aurons une œuvre bien étroite.—Quelques petites observations: le cri des sentinelles doit être un oh! oh! modulé et repris; les chœurs des jeunes filles m'effrayent un peu et vous devriez en donner chaque phrase, sinon à des voix différentes, au moins à des groupes différents; enfin, je voudrais beaucoup de mimique, avec de la belle musique par-dessous, entra les scènes proprement dites, et au lever du rideau, et pendant le travail des moissonneuses, et avant et après la scène de la sentinelle, et surtout pendant ce qui précède et ce qui suit le meurtre. De la musique, beaucoup de musique!
Gallet, mécontent de son quatrième acte, m'écrit qu'il l'a détruit. Il veut me voir avant de le refaire. D'ailleurs, vous avez de quoi travailler.
Quand pensez-vous venir à Médan? Vous nous préviendrez quelques jours à l'avance, n'est-ce pas? Je vais, moi, me remettre au travail. Le succès de La Débâcle dépasse toutes mes espérances, et je serais très heureux si un homme pouvait jamais l'être.