Mon cher confrère,

Vous me demandez une page sur Victor Hugo. Une page, grand Dieu! mais c'est un volume qu'il faudrait écrire! Que voulez-vous que je dise en une page sur le plus grand de nos poètes lyriques? Et puis, après les batailles d'autrefois, je n'ai qu'à m'incliner.

Ces jours-ci, Catulle Mendès, qui est un grand honnête homme littéraire, en me donnant une belle et bonne poignée de main publique, a signé définitivement la paix[70].

Il a raison, il faut admirer et aimer: toute la force est là.

Malgré la légende, j'ai beaucoup aimé et beaucoup admiré Victor Hugo, et voici ce que j'écrivais il y a longtemps:

«Quelle brusque et prodigieuse fanfare dans la langue que ces vers de Victor Hugo! Ils ont éclaté comme un chant de clairon, au milieu des mélopées sourdes et balbutiantes de la vieille école classique. C'était un souffle nouveau, une bouffée de grand air, un resplendissement de soleil. Pour mon compte, je ne puis les entendre sans que toute ma jeunesse me passe sur la face, ainsi qu'une caresse.

«Je les ai sus par cœur, je les ai jetés jadis aux échos des coins de Provence où j'ai grandi. Ils ont sonné, pour moi comme pour bien d'autres, le siècle de la liberté dans lequel nous entrons...»

Voilà la page que vous me demandez, mon cher confrère, et je regrette simplement qu'elle ne soit pas plus complète ni plus éloquente.

Cordialement à vous.