Cordialement à vous.
A Maurice Le Blond.
12 décembre 1900.
Cher monsieur Le Blond[76],
Je n'ai jamais été pour un enseignement esthétique quelconque, et je suis convaincu que le génie pousse tout seul, pour l'unique besogne qu'il juge bonne. Mais j'entends bien que, loin de vouloir imposer une règle et des formules aux individualités, votre ambition est simplement de les susciter, de les éclairer, de leur donner comme une atmosphère de sympathie et d'enthousiasme qui hâte leur pleine floraison.
Et c'est pourquoi je suis avec vous, de toute ma fraternité littéraire. Ce qui me ravit dans votre tentative, c'est que j'y vois un signe nouveau de l'évolution qui transforme en ce moment notre petit monde des lettres et des arts. Tout un réveil met debout la jeunesse; elle refuse de s'enfermer davantage dans la tour d'ivoire, où ses aînés se sont morfondus si longtemps, en attendant que sœur Anne—la vérité de demain—parût à l'horizon. Un souffle a passé, un besoin de hâter la justice, de vivre la vie vraie, pour réaliser le plus de bonheur possible. Et les voilà dans la plaine, résolus à l'action, les voilà en marche, sentant bien qu'il ne suffit plus d'attendre, mais qu'il faut avancer sans cesse, si l'on veut aller par delà les horizons, jusqu'à l'infini.
L'action! l'action! tous doivent agir, tous comprennent que c'est un crime social que de ne pas agir, dans une heure si grave, lorsque les forces néfastes du passé livrent un combat suprême aux énergies de demain. Il importe de décider si l'humanité ne reculera pas d'un pas en arrière, si elle ne retombera pas dans l'erreur et dans l'esclavage, peut-être pour un siècle encore. Et, n'est-ce pas? en agissant, en ouvrant des cours, en groupant des jeunes gens de votre âge pour mettre en commun vos besoins, vos croyances, vous voulez être uniquement les bons ouvriers de l'heure présente, n'être ni des lâches ni des déserteurs, au moment où tous les citoyens interviennent et se battent.
Le mouvement est général: des universités populaires se fondent partout, des associations se créent qui donnent des conférences, qui répandent au jour le jour la bonne parole. Il était nécessaire que les écrivains et les artistes ne restassent pas à l'écart, inutiles, indifférents. Vous ouvrez une école de la Beauté, vous voulez dire bien haut votre idéal; vous affirmez, dans l'œuvre produite, la nécessité de la vie, de la vérité humaine, de l'utilité sociale, en vous basant sur le vaste ensemble des œuvres que vous lègue toute une lignée de grands aînés. C'est, très bien, et vous avez raison, et votre effort quand même aura son bon effet.
Laissez dire, agissez, agissez encore et toujours. Il se peut que votre enseignement ne nous donne pas de génies nouveaux. Mais vous vous serez rapprochés, vous vous serez connus, vous aurez peut-être fourni à celui d'entre vous, qui sera plus tard un maître, l'appui qu'il attend, la flamme généreuse qui doit l'embraser. Et vous aurez créé un milieu propice, vous aurez exalté la Beauté qui sera, plus tard, aussi nécessaire que le pain au peuple travailleur de la Cité heureuse.