Au même.
Paris, 19 juin 1868.
Mon cher Duret,
Il faut que je vous rende compte de ma conversation avec M. Lavertujon. En somme, il paraît très bien disposé, mais il n'a pu me donner aucune certitude. Voici un résumé de ses paroles. Il ne pense pas que je puisse faire un article toutes les semaines, parce qu'on a pris des engagements avec trop de monde; d'ailleurs, il en causera avec ces messieurs et m'écrira mardi si je dois continuer à envoyer hebdomadairement une causerie; il semble ne pas vouloir prendre une décision lui-même, mais désirer au fond que ma collaboration soit très active.
J'ai plaidé ma cause, en m'appuyant sur une promesse de M. Pelletan et surtout en faisant observer qu'une «Causerie» était une chronique qui devait absolument se trouver dans chaque numéro. Mais la meilleure raison que j'ai donnée et qui a paru frapper beaucoup M. Lavertujon, a été que j'avais grand besoin de travailler, ayant ma mère à ma charge et étant obligé d'enlever l'avenir à la pointe de ma plume. J'ai ajouté que j'étais las de la petite presse, que je souhaitais ardemment me réfugier dans un journal honnête et sérieux où je pourrais développer tous mes moyens. «Si La Tribune, ai-je dit, m'offrait cinq cents francs par mois, non seulement pour ma chronique littéraire, mais pour toutes sortes de travaux, je me dévouerais complètement au journal, je n'écrirais dans aucune autre feuille, et je garderais une éternelle reconnaissance pour les hommes qui me mettraient ainsi le pied dans l'étrier.»
Vous voyez le fond de mon ambition, mon cher Duret; je n'espère pas réussir, mais pour obtenir un œuf, il faut demander un bœuf. D'ailleurs, mes vœux n'ont rien d'extravagant. Je consentirais à faire n'importe quoi pour trouver un port dans La Tribune, même à rédiger les faits-divers, à me rendre utile d'une façon ou d'une autre. Il vous faudra peut-être des hommes pour relire les épreuves, pour redresser les phrases boiteuses, etc. Je consentirais parfaitement à être un de ces hommes, si ce travail, joint au rapport de mes articles, me constituait la rente qu'il faut pour vivre.
Causons pratiquement, n'est-ce pas? Le moins que je puisse obtenir, c'est deux causeries par mois. Ce serait déjà un pas si j'en obtenais quatre. Puis, s'il était possible de me confier des travaux quelconques et de m'attacher entièrement à La Tribune, je serais l'homme le plus heureux de la terre.
Voyez ce que vous pouvez encore faire pour moi en ces circonstances. Je crois que je suis sympathique à ces messieurs, et qu'on pourrait obtenir quelque chose d'eux en leur expliquant ma position. Tout ce que vous ferez sera bien fait. Ma dette de reconnaissance à votre égard devient telle que je ne sais comment je m'acquitterai jamais.
J'ai vu MM. Glais-Bizoin et Hérold qui ont été charmants pour moi, le dernier surtout. J'espère que mon second article me les attachera tout à fait et qu'il sera peut-être temps, alors, de leur dire: «Voilà un garçon dont vous pouvez faire un des vôtres, ne le laissez pas se perdre dans les petits journaux.» Si l'occasion se présente, pourrez-vous leur dire cela?
M. Lavertujon a paru très satisfait de mon second article. «Je n'en retrancherais pas une virgule, m'a-t-il dit, mais M. Duret aura peur peut-être.» Ah çà! pas de bêtises, n'est-ce pas? Ne coupez rien, je vous prie. Je ne tiens pas à un article, mais je tiens à frapper un coup pour m'asseoir carrément ensuite dans la maison.