La situation est donc très nette. Dans le cas où nous nous entêterions, il est à croire que mon roman dénoncé à la justice ferait saisir La Cloche, et que nous aurions un bon procès sur les bras. Si j'étais seul, je tenterais certainement l'aventure, désireux de connaître mon crime et de savoir quelle peine est réservée à l'écrivain consciencieux qui fait œuvre d'art et de science. Mais, par égard pour vous, je consens à me refuser cette satisfaction. Ce n'est pas le procureur de la République, c'est moi qui vous prie de suspendre la publication de mon roman.

Vous êtes en dehors du débat, et je tiens même à dire que je vous sais hostile à mon école littéraire. Vous m'avez attaqué autrefois, vous le feriez sans doute encore. Mais, entre nous, ce serait une simple querelle d'artistes. Vous me diriez ce que vous m'avez déjà dit, et je vous répondrais ce que je vous ai déjà répondu. Nous ne mettrions certainement pas en cause mes intentions de romancier; vous me connaissez assez pour savoir dans quelle honnêteté et dans quelle ferveur artistique je travaille. Je dis ces choses, afin de garder pour moi la responsabilité entière de l'aventure. Si, par libéralisme littéraire, vous avez bien voulu, et avec quelques hésitations, tenter la publication de La Curée, il me plait de rester seul sur la sellette, le jour où la tentative est criminelle. Je deviens orgueilleux de ce crime, de ce livre de combat.

J'ai un grand fonds de résignation en ces matières. Seulement, je crois devoir me défendre en quelques lignes, pour les personnes qui ont lu La Curée, sans comprendre le péché qu'elles commettaient.

La Curée n'est pas une œuvre isolée, elle tient à un grand ensemble, elle n'est qu'une phrase musicale de la vaste symphonie que je rêve. Je veux écrire l'«Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire». Le premier épisode, La Fortune des Rougon, qui vient de paraître en volume, raconte le coup d'État, le viol brutal de la France. Les autres épisodes seront des tableaux de mœurs pris dans tous les mondes, racontant la politique du règne, ses finances, ses tribunaux, ses casernes, ses églises, ses institutions de corruption publique. Je tiens à constater, d'ailleurs, que le premier épisode a été publié par Le Siècle sous l'empire, et que je ne me doutais guère alors d'être un jour entravé dans mon œuvre par un procureur de la République. Pendant trois années, j'avais rassemblé des documents, et ce qui dominait, ce que je trouvais sans cesse devant moi, c'étaient les faits orduriers, les aventures incroyables de honte et de folie, l'argent volé et les femmes vendues. Cette note de l'or et de la chair, cette note du ruissellement des millions et du bruit grandissant des orgies, sonnait si haut et si continuellement, que je me décidai à la donner. J'écrivis La Curée. Devais-je me taire, pouvais-je laisser dans l'ombre cet éclat de débauche qui éclaire le second empire d'un jour suspect de mauvais lieu? L'histoire que je veux écrire en serait obscure.

Il faut bien que je le dise, puisqu'on ne m'a pas compris, et puisque je ne puis achever ma pensée: La Curée, c'est la plante malsaine poussée sur le fumier impérial, c'est l'inceste grandi dans le terreau des millions. J'ai voulu, dans cette nouvelle «Phèdre», montrer à quel effroyable écroulement on en arrive, que les mœurs sont pourries et que les liens de la famille n'existent plus. Ma Renée, c'est la Parisienne affolée, jetée au crime par le luxe et la vie à outrance; mon Maxime, c'est le produit d'une société épuisée, l'homme-femme, la chair inerte qui accepte les dernières infamies; mon Aristide, c'est le spéculateur né des bouleversements de Paris, l'enrichi impudent, qui joue à la Bourse avec tout ce qui lui tombe sous la main, femmes, enfants, honneur, pavés, conscience. Et j'ai essayé, avec ces trois monstruosités sociales, de donner une idée de l'effroyable bourbier dans lequel la France se noyait.

Certes, on ne m'accusera pas d'avoir outré les couleurs. Je n'ai pas osé tout dire. Cette audace dans les crudités, qu'on me reproche, a plus d'une fois reculé devant les documents que je possède. Me faudrait-il donner les noms, arracher les masques, pour prouver que je suis un historien, et non un chercheur de saletés? C'est inutile, n'est-ce pas? Les noms sont encore sur toutes les lèvres. Vous connaissez mes personnages, et vous me donneriez vous-même tout bas des faits que je ne pourrais conter.

Quand La Curée paraîtra en volume, elle sera comprise. Mon erreur a été de croire que le public d'un journal pouvait accepter certaines vérités. Et cependant je m'habitue difficilement à cette idée que c'est un procureur de la République qui m'a averti du danger offert par cette satire de l'empire. Nous ne savons pas aimer la liberté en France d'une façon entière et virile. Nous nous croyons trop les défenseurs de la morale. Nous ne pouvons pas accepter cette idée que les vraies pudeurs se gardent toutes seules, et qu'elles n'ont pas besoin de gendarmes. Que pensez-vous, par exemple, de ces gens qui ont dénoncé mon roman à la justice? Je ne veux pas compter combien il peut y avoir parmi eux de bonapartistes. Mais ceux-mêmes qui sont convaincus, quel étrange rôle ont-ils joué! Un roman les blesse, vite ils écrivent au procureur de la République, ou, s'ils sont de son entourage, ils tendent les mains vers lui comme vers un Dieu sauveur. Pas un n'a l'idée de jeter le feuilleton au feu. Tous se mettent à geindre comme des petits enfants perdus, et ils appellent la garde, et quand la garde est là, ils n'ont plus peur, ils sèchent leurs larmes. Je le disais tout à l'heure à M. le procureur de la République: ce n'est pas avec ces effrois de bambins, ce besoin continuel des gendarmes, que nous conquerrons jamais la vraie liberté.

Dans tout cela, je suis désolé pour La Cloche et pour vous, mon cher Ulbach. Pardonnez-moi, et que tout soit dit. Les lecteurs qui ont compris le côté scientifique de La Curée, et qui voudront aller jusqu'au bout de ce roman, pourront l'achever prochainement dans le volume. Quant aux personnes qui auraient eu l'intelligence rare de ne voir dans mon œuvre qu'un recueil de polissonneries à l'usage des vieillards et des femmes blasées, elles en seront quittes pour se signer devant les étalages des libraires. Comme ces bonnes gens me connaissent!

Allez, une société n'est forte que lorsqu'elle met la vérité sous la grande lumière du soleil.

Je vous serre la main, et me dis votre bien dévoué.