Je t'avoue, d'ailleurs, que j'ai la tête encore un peu cassée. Je ne suis guère l'homme des voyages. Un déplacement bouleverse ma vie. Avant huit jours, je n'aurai pas repris mon aplomb. Il faut que je m'habitue au coin de table que je me suis ménagé, pour travailler. Le travail sera bien difficile ici. On est trop tenté de sortir. Enfin, j'en ferai le plus possible.
Je t'écris brièvement, par paresse pure. Puis, je n'ai rien à dire,—la mer, toujours la mer! et c'est tout. Quand tu me répondras, dis-moi où en sont tes affaires. Je compte sur toi, ta chambre est prête, ici. Arrange-toi pour venir.
Voici une commission. La mère de Joseph va te porter notre théière et mon paletot,—deux oublis. Tu envelopperas la théière dans le paletot, tu mettras le paquet dans du gros papier que tu ficelleras, et tu m'enverras le tout à domicile, par le chemin de fer. N'affranchis pas, à moins que ce ne soit forcé; dans ce cas, je te rembourserais.
Tous nos compliments, toutes nos amitiés.—Si tu vois Alexis, dis-lui qu'on l'attend, lui aussi; il commencera ici son roman.
Une bonne poignée de main et tout à toi.
A Georges Charpentier.
Saint-Aubin, 14 août 1875.
Il faut pourtant, mon cher ami, que je vous donne de mes nouvelles. Ce n'est pas paresse, je vous assure. Je travaille beaucoup, je suis surpris moi-même de ma sagesse à rester devant le bureau improvisé que j'ai installé auprès d'une fenêtre. Il faut dire que j'ai la pleine mer devant moi. Les bateaux me dérangent bien un peu. Je reste des quarts d'heure à suivre les voiles, la plume tombée des doigts. Mais je fais chaque jour ma correspondance de Marseille, j'écris une grande étude sur les Goncourt pour la Russie, j'échafaude même mon prochain roman, ce roman sur le peuple que je rêve extraordinaire.
Quelle bonne surprise nous avons eue, hier, lorsque votre mère est entrée dans notre taudis de bohémiens qui campent! Je lui ai fait une peur affreuse du pays. Non, vous ne pouvez rien imaginer de plus laid. Cela est plus plat que le trottoir d'une ville en ruine; et désert, et gris, et immense! Quelque chose de bourgeois à perte de vue, des lieues de prose. Je ne sais quel vieux fond romantique j'ai en moi, mais je rêve des rochers avec des escaliers dans le roc, des récifs battus par la tempête, des arbres foudroyés trempant leurs cheveux dans la mer. L'année prochaine, décidément, si je puis me déplacer, j'irai en Bretagne.